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Full text of "Poésies, 1855-1870"

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SxJÇibris 

PROFESSORJ.S.WILL 



POÉSIES 



ANDRÉ LEMOYNE 

185 5 — 1870 

(Les Charmeuses — Les Roses d'Anton) 

COURONNÉES PAR L' ACADÉMIE FRANÇAISE 




PARIS 
ALPHONSE LEMERRE, EDITEUR 

27-29, PASSAGE CHOISEUL, 27-29 



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POESIES 



ANDRÉ LEMOYNE 



TOUS DROITS RÉSERVÉS. 



POÉSIES 



ANDRE LEM.OYN 

18 $ 5 — 1870 

{Les Charmeuses — Les Roses d'Antan) 

COURONNÉES PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE 




PARIS 
4LPHONSF I E MEB RE, t DITFAR 

27-29, PASSAGE CHOISEUl, 27-29 
M DCCC LXXIII 



2337 . 

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708778 



LES 



CHARMEUSES 



SOUS LES HÊTRES 



SOUS LES HETRES 



A Francis Blin. 



Las du rail continu, du sifflet des machines, 
Conduit par mes deux pieds, comme un simple marcheur, 
J'aime à vivre en plein bois dans l'herbe des ravines, 
Enveloppé d'oubli, de calme et de fraîcheur. 



Là jamais aucun bruit des wagons ni des cloches ; 
Pas même l'Angélus d'un village lointain. 
J'écoute un filet d'eau qui, filtrant sous les roches 
Fait frémir au départ trois feuilles de plantain. 



Les Charmeuses. 



Le beau loriot jaune et la mésange bleue, 

Souvent de compagnie avec le merle noir, 

Doux chanteurs buvant frais, viennent d'un quart de lieue. 

Réjouis du bain pur et charmés du miroir. 

Le plus riche voisin de la source limpide 
Parfois comme un éclair s'échappe des roseaux: 
C'est un martin-pêcheur au vol droit et rapide, 
Emportant sur son aile un reflet vert des eaux. 

Blutée à petit jour par les feuilles de hêtre, 
Une lueur discrète éclaire les ravins, 
Peuplés d'esprits follets que j'aime à reconnaître : 
Sphinx, papillons nacrés, faunes et grands sylvains. 

Sous la haute forêt le cœur troublé s'apaise. 
Les plus fraîches senteurs m'arrivent à la fois. 
Est-ce un parfum de menthe, un souvenir de fraise? 
Est-ce le chèvrefeuille ou la rose des bois? 

Rêveur enseveli dans une paix profonde, 
Du long fuseau des jours j'aime à perdre le fil, 
J'aime à ne plus savoir quel âge a notre monde. 
Si je suis un enfant du siècle ou de l'an mil ; 



Sous les Hêtres. 



Et j'aime à voir passer là-bas, gardant ses chèvres, 
La petite fileuse au sourire ingénu, 
Qui va chantant d'un cœur aussi pur que ses lèvres 
Une vieille chanson d'un poëte inconnu: 

La chanson qui jadis a charmé sa grand'mère, 
Et qu'aux arbres des bois souvent on redira, 
Tant qu'on pourra cueillir muguet et primevère. 
Et que la fleur d'amour dans une âme éclôra. 




<I{OSQAI%E 'D'oA&dOU'H. 



ROSAIRE D'AMOUR 



J'aime tes belles mains longues et paresseuses, 
Qui, pareilles au lis, n'ont jamais travaillé, 
Mais savent le secret des musiques berceuses 
Qui parlent à voix lente au cœur émerveillé. — 
J'aime tes belles mains longues et paresseuses. 

J'aime tes petits pieds vifs et spirituels, 
Petits pieds éloquents de la cheville aux pointes, 
Que les saints, oubliant leurs graves rituels, 
Plies sur deux genoux, baiseraient à mains jointes. — 
J'aime tes petits pieds vifs et spirituels. 



Les Charmeuses. 



J'aime ta chevelure abondante et houleuse, 
Flots noirs en harmonie avec ton cou bistré. 
Je crois bien que jamais une main de fileuse 
Ne tria d'écheveau si fin et si lustré. — 
J'aime ta chevelure abondante et houleuse. 

J'aime tes yeux vert d'eau, j'aime tes yeux songeurs. 
Quand je regarde en eux, je pense aux mers profondes 
Dont le mystère échappeaux plus hardis plongeurs ; 
Je rêve d'un abîme où s'égarent les sondes. — 
J'aime tesyeux vert d'eau, j'aime tesyeux songeurs. 

J'aime ta bouche en fleur dont la corolle s'ouvre, 
Pur carmin sur un fond de neige éblouissant. 
C'est à prendre en pitié tous les trésors du Louvre. 
J'aime ta bouche en fleur, fleur de chair, fleur de sang - 
J'aime ta bouche en fleur dont la corolle s'ouvre. 

Vous, la belle de nuit et la belle de jour, 

Me pardonnerez-vous cette ingrate analyse? 

Si j'ai mal égrené le rosaire d'amour, 

C'est qu'un cher souvenir trop capiteux me grise. — 

Grâce, belle de nuit; grâce, belle de jour. 



LES CHM'BJMEUSES 



LES CHARMEUSES 



A Jules Claretie 



LES NAGEURS. 



O filles de la mer, loin des bords égarées. 
Quand les flots s'empourpraient aux lueurs du couchant, 
Nous avons entendu votre merveilleux chant 
Épanouir en chœur ses voix énamourées. 



Mais nous sommes en vain de robustesn ageurs; 
Nous fatiguons nos bras sans pouvoir vous atteindre, 
Et voici bientôt l'heure où le jour va s'éteindre : 
Là-bas l'horizon perd lentement ses rougeurs. 



,6 Les Charmeuses. 



Obstinés à vous suivre, oublieux de la terre. 
Nous avons aperçu le dernier goéland 
Inquiet du rivage, à grande aile volant, 
Qui cherchait son chemin dans le ciel solitaire. 

Quel est donc le secret de vos enchantements, 
O filles de la mer, ardemment désirées? 
Nous vous avons tendu nos mains désespérées : 
Vous échappez toujours à nos embrassements ! 

Notre vigueur s'épuise, et les vagues sont fortes 
Quand la nuit descendra sur les flots assombris, 
Nous irons au hasard, comme de vains débris, 
Roulés dans les courants avec les algues mortes. 

Sous le charme fatal dé vos regards moqueurs, 
Avant qu'un froid écueil brise nos folles têtes, 
Daignerez-vous au moins nous dire qui vous êtes, 
Les mourants voudraient voir la place de vos cœurs ? 



Les Charmeuses. 



LES CHARMEUSE; 



Oui, jeunes amoureux, vous saurez qui nous sommes : 
Sous notre beau sein nu, notre cœur est absent; 
Vous n'y trouveriez pas une goutte de sang. 
Autrefois nous avons vécu parmi les hommes. 

Nous fûmes autrefois des martyres d'amour. 
On a dû vous parler de ces vierges trompées, 
Nombreuses légions de l'abîme échappées, 
Sur mer apparaissant vers le déclin du jour? 

Pour avoir bu le fond de la souffrance humaine, 
Nous voyons aujourd'hui froidement les douleurs; 
Nous avons tant pleuré que nous rions des pleurs 
Des pauvres soupirants que le flot nous amène. 

Nous respirons la fleur de vos amours naissants, 
Lorsque par un temps clair nous chantons à voix pures. 
En traînant sur les eaux nos grandes chevelures 
Où' se prennent les cœurs des beaux adolescents. 



Les Charmeuses. 



Vous descendrez tout droit aux grottes sous-marines. 
Morts dans votre jeunesse et dans votre beauté ; 
Et nous vous coucherons dans un lit incrusté 
De nacre, de corail, d'ambre et de perles fines. 

Les riches mousses d'or serviront d'oreiller ; 
De larges fucus verts brodés de coquillages 
Vous feront des rideaux à merveilleux ramages, 
Et loin des bruits d'en haut vous pourrez sommeiller. 

Là ne descend jamais la houle des orages; 
Le jour tombe assoupi dans l'abîme dormant 
Où l'Océan profond, calme éternellement, 
Est pur comme le ciel au delà des nuages. 



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aMziTIV^ r D : OCTO r B c R^E 



MATIN D'OCTOBRE 



A Jules Breton. 



Le soleil s'est levé rouge comme une sorbe 
Sur un étang des bois : — il arrondit son orbe 
Dans le ciel embrumé, comme un astre qui dort ; 
Mais le voilà qui monte en éclairant la brume, 
Et le premier rayon qui brusquement s'allume 
A toute la forêt donne des feuilles d'or. 

Et sur les verts tapis de la grande clairière, 
Ferme dans ses sabots, marche en pleine lumière 
Une petite fille (elle a sept ou huit ans). 
Avec un brin d'osier menant sa vache rousse. 



Les Charmeuses. 



Elle connaît déjà l'herbe fine qui pousse 

Vive et drue, à l'automne, au bord frais des étangs. 

Oubliant de brouter, parfois la grosse bête, 
L'herbe aux dents, réfléchit et détourne la tête, 
Et ses grands yeux naïfs, rayonnants de bonté, 
Ont comme des lueurs d'intelligence humaine : 
Elle aime à regarder cette enfant qui la mène, 
Belle petite brune ignorant sa beauté. 

Et, rencontrant la vache et la petite fille, 

Un rouge-gorge en fête à plein cœur s'égosille; 

Et ce doux rossignol de l'arrière-saison, 

Ebloui des effets sans connaître les causes, 

Est tout surpris de voir aux églantiers des roses 

Pour la seconde fois donnant leur floraison. 



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-V 



FIfr£ c D , qAT)%IL 



FIN D'AVRIL 



A Joseph Boulmier. 



Le rossignol n'est pas un froid et vain artiste 
Qui s'écoute chanter d'une oreille égoïste, 
Emerveillé du timbre et de l'ampleur des sons : 
Virtuose d'amour, pour charmer sa couveuse, 
Sur le nid restant seule, immobile et rêveuse, 
Il jette à plein gosier la fleur de ses chansons. 



2(5 



Les Charmeuses. 



Ainsi fait le poète inspiré. — Dieu l'envoie 
Pour qu'aux humbles de cœur il verse un peu de joie. 
C'est un consolateur ému. — De temps en temps, 
La pauvre humanité, patiente et robuste, 
Dans son rude labeur aime qu'une voix juste 
Lui chante la chanson divine du printemps. 




c BO c JRJMEUSE 



DORMEUSE 



A Gustave Godard. 



Le soleil du matin tombe en bruine d'or 
A travers les rideaux de blanche mousseline: 
C'est comme un fin brouillard de lumière en sourdine 
Éclairant l'oreiller d'une blonde qui dort. 

Les cheveux, déroulés comme un torrent de soie 
Riche de tous ses flots trop longtemps contenus, 
Débordent sur l'épaule et baisent les seins nus 
De la femme qui rêve... et sourit dans sa joie. 



3<d Les Charmeuses. 



Elle s'épanouit sous des regards' aimés ; 
L'amoureux ébloui contemple sa dormeuse, 
Écoutant respirer la paisible charmeuse 
Qui, dans un songe bleu, sourit les yeux fermés. 

A travers les grands cils de ses paupières closes, 
Il voudrait voir un seul de ses rêves charmants ! 
Quelle image apparaît à ses beaux yeux dormants? 
Cueille-t-elle des lis, des bluets ou des roses? 

Le sein veiné d'azur s'agite... Elle a parlé 
(La parole n'est pas un murmure d'abeille) ; 
Un mot s'est échappé de sa bouche vermeille, 
Un nom d'homme inconnu, très-bien articulé! 

Nom sonore et vibrant dont toutes les syllabes 
Comme un timbre d'or pur ont clairement tinté. — 
Ce n'est pas lui qui rêve... Il a trop écouté. — 
Il n'est pas endormi dans les contes arabes. 

Muet, anéanti, devant ce frais sommeil 
Qui laisse voir le fond d'une pensée intime, 
Sur la femme penché comme sur un abîme. 
Il retient son haleine, épiant le réveil. 



Dormeuse. 3 1 

Mais toute à son bonheur la donneuse paisible, 
Comme souriant d'aise à l'écho de sa voix, 
Répète le nom d'homme une seconde fois, 
Et voici l'amoureux qui jette un cri terrible. 

La blonde ouvre ses yeux divins : « Si tu savais. . . 
(Lui dit-elle tout bas en lui baisant l'oreille) 
— Dieu voit d'en haut la femme heureuse qui sommeille 
Far les sentiers fleuris du printemps je rêvais. — 

a Tu n'as pas vu de fleurs si richement écloses... 
Avril, mai, juin, juillet... N'as-tu pas deviné? 
J'ai trouvé le beau nom de notre premier-né, 
Tout en cueillant des lis, des bluets et des roses!» 



c<T>c. 




LES GqA<IÇDIEV^S "BU FEU 



LES GARDIENS DU FEU 



A Sainl-René Taillandier. 



1 



En décembre les jours sont de courte durée, 
Notre zone brumeuse est à peine éclairée: 
A la pointe du Raz, dès quatre heures du soir, 
Le soleil tombe en mer, la nuit jette son voile ; 
Et jusqu'au lendemain pas un rayon d'étoile. 
Sur la côte où le flot se brise, tout est noir. 

De la pointe du Raz aux bancs de la Gironde, 
Écumeur éternel, partout l'Océan gronde, 
Sur des milliers d'écueils multipliant son bruit 



3 C> ■ Les Charmeuses. 



(Autant d'écueils, autant de souvenirs funèbres), 
Cette voix de la mer, parlant seule aux ténèbres, 
Est sinistre durant quatorze heures de nuit. 

Et surtout quand on pense aux nombreux équipages 
Qui, par les soirs d'hiver, poussis dans nos parages, 
Reviennent fatigués d'un voyage au long cours. 
Ils ont vu le cap Horn ou les mers boréales ; 
Mais les cœurs sont restés sur les grèves natales, 
Comptant les jours des mois et les heures des jours. 

Du golfe de Biscaye aux passes de la Manche, 
Le grand Océan sombre est dans sa fureur blanche ; 
Il ne reconnaît pas les navires errants. 
Ceux que nous attendons nous arrivent peut-être, 
Et pas un astre au ciel ne daigne reparaître: 
Tout le ciel est peuplé d'astres indifférents. 

Mais de riches lueurs, vertes, rouges et bleues, 
Apparaissent en mer, jusqu'à neuf et dix lieues, 
Au marin dans la houle et dans la nuit perdu. 
D'où vient-elle si tard, cette clarté bénie? 
Est-ce un regard puissant de quelque bon génie ? 
Non. — Du bord de l'abîme un homme a répondu. 



Les Gardiens du Feu. j7 

Quand le ciel éteindra ses étoiles avares, 

Pour éclairer l'espoir l'homme a planté des phares 

Sur les rocs, les écueils, la pointe des îlots; 

Dès que meurt le soleil, la côte illuminée 

Déploie avec lenteur une large traînée 

De sa lumière ardente à l'horizon des flots. 

Si le ciel est peuplé d'étoiles inutiles, 

A" Noirmoutiers, Pemmarch; à Barfleur, auxSept-Iles; 

A l'avant de la terre, aux roches d'Ouessant; 

Aux dunes de Saintonge,aux deux caps de la Hève, 

Partout, à la même heure, une flamme se lève 

Et jette dans la nuit un jour éblouissant. 



Pour les navigateurs qui s'approchent des côtes, 
Un homme toujourssûr veille à ces flammes hautes, 
Prisonnier volontaire enfermé dans les tours ; 
Et le plus grand vaissîau vient du large sans craindre 
Que la lampe du phare un instant laisse éteindre 
Le rayon de salut qui doit briller toujours. 



38 Les Charmeuses. 



Ceux qui gardent le feu, les veilleurs invisibles, 
Par les gros temps d'hiver ont des heures terribles : 
Sur un roc, détaché du monde des vivants, 
Où le nuage pleure, où le flot se lamente. — 
Les phares sont debout au cœur de la tourmente, 
Dans l'aveugle chaos des lames et des vents. 

Il faut avoir le pied marin par intervalles : 
Leurs tiges de granit, sous le fouet des rafales, 
Oscillent brusquement comme de longs roseaux. 
Il semble que parfois la tour déracinée, 
Par la rage du vent tout d'un bloc entraînée, 
Comme un arbre arraché disparaît dans les eaux. 

Mais le phare est solide et tient bon. — L'homme veille ! 

Tous les bruits de la mer ont usé son oreille. 

Il n'entend pas les cris d'oiseaux tourbillonnants, 

Hors d'haleine, accourus dans un vol de tempête, 

Affolés de lumière à se briser la tête 

Aux grands vitrages clairs de ces feux rayonnants. 

Comme il ne peut rien voir, il ne peut rien entendre ; 
Mais l'oreille est au cœur. — Il croit, à s'y méprendre, 
Reconnaître des voix dans le flot déferlant... 



Les Gardiens du Feu. 39 

Un adieu qui s'éloigne, un long sanglot qui passe ... 
Il écoute... Quelqu'un heurte la porte basse, 
Comme un ami perdu qui frappe en le hélant. 

L'étrange illusion du veilleur est si forte 
Qu'il bondit pour descendre à sa petite porte, 
Dans le débordement des eaux, prêt à l'ouvrir. 
Il touche au verrou froid ; — il s'apaise, il remonte, 
Songeant qu'à l'horizon plus d'un navire compte 
Sur la clarté d'en haut qui ne doit pas mourir. 

Elle étouffe son cœur, la pauvre sentinelle, 

Dans cette longue nuit qui lui semble éternelle ! 

Une bande grisâtre annonce enfin le jour. 

Le ciel blanchit au large. — On »oit clair. — La marée, 

Comme un mince fil bleu, s'est au loin retirée; 

Et l'homme, respirant, s'échappe de sa tour. 



III 



J'aime à penser à vous, lampes si bien gardées, 
Comme au symbole pur des plus saintes idées 



4° 



Les Charmeuses. 



Que Dieu jette au foyerd'uneceur simple et fervent. 
Si la Foi n'est qu'un mot, et l'Espérance un doute; 
Si, par la nuit, un peuple est surpris dans sa route, 
Quelques hommes, pour tous, gardent le feu vivant. 

On ne sait pas le nom de ces êtres paisibles ; 
Dans le grand bruit du siècle ils passent invisibles, 
Des plus riches clartés humbles distributeurs. 
Mais la postérité les compte et les salue ; 
Elle est juste et courtoise aux gens de race élue 
Qui de la vérité se firent serviteurs. 




LILIoA 



^£^*£*Qâ^ 



L I L I A 



A Théodore de Banville. 



L 



e char s'en va, conduit par quatre chevaux blancs, 
Sans taches, deux de front, tous quatre ressemblants. 



L'hiver a déroulé son grand tapis de neige, 
Où des vierges sans bruit chemine le cortège, 

En fourrure d'hermine, en robes de satin, 
Les pleurs glacés dans l'œil par le froid du matin. 



Les Charmeuses. 



Le ciel est gris de perle et très-calme : — les cierges 
Brûlent d'un feu tranquille aux mains pures des vierges. 

Les vieux genévriers, pour ce deuil virginal, 
Portent rameaux de givre et feuilles de cristal. 

Torrents vitrifiés et cascades gelées 

Dorment en flots de marbre au versant des vallées. 

D'un grand bloc de glaciers le soleil émergeant 
Monte au ciel sans rayons comme un astre d'argent. 

Plus haut que le soleil, en ordre sur deux lignes, 
Émigrantvers le Nord, passe un long vol de cygnes. 




L'ÉTOILE "BU "BE^GETl 



L'ETOILE DU BERGER 



A Sainte-Beuve. 



LE BERCER. 

Etoile du berger, si tu voulais m'entendre, 
Toi qui brilles là-haut comme un pur diamant ; 
Où mon œil n'atteint pas, ton regard peut descendre. 
Par cette belle nuit tu verras clairement... 



L ETOILE. 

Je vois plusieurs pays... Lequel regarderai-je? 

LE BERCER. 

Le pays au delà des étangs. 



Les Charmeuses. 



L'ETOILE. 



J'aperçois 
Un chemin déroulé comme un ruban de neige. 
Il sort d'une colline et se perd dans les bois... 



LE BERGER. 

M ais pour aller plus loin. 

l'étoile. 

Oui. Le voilà qui marche 
En plaine, par les champs de trèfle voyageant. 
Après un long détour il saute un pont d'une arche 
Où dans les joncs miroite une source d'argent. 
Là je dois m'arrêter: le chemin a deux branches. 

LE BERGER. 

Prends celle qui descend dans le creux d'un ravin. 

l' é toi l e. 

Sous de vieux châtaigniers j'y vois des maisons blanches 
Qui grimpent au hasard... j'en compte quinze ou vingt. 
Tout le village dort. 



L'Etoile du Berger. +9 



LE BERGER. 

Va jusqu'à la dernière. 
Dis-moi si les volets ne sont pas entr'ouverts? 

l'étoile. 
Aux fenêtres d'en haut passe un fil de lumière. 

LE BERGER. 

Et ton regard discret que voit-il à travers ? 

l'étoi le. 

Une fille aux bras nus, songeuse, ouvre l'oreille 
(Les cheveux dénoués, oubliant son miroir) 
Au couplet printanier du rossignol qui veille, 
Lui chantant le secret de son cœur sans la voir. 

Avril épanouit tout son luxe autour d'elle, 

Mariant, pour lui plaire, et couleur et parfum. 

Fleurs des bois, fleurs des prés, fleurs des eaux... Mais la belle 

Pour qui sont les bouquets n'en regarde pas un. 



50 Les Charmeuses. 

Je devine pourquoi. La fleur qu'elle respire 

Est dans sa gorge brune et tout près de son cœur. 

L'amoureuse lui donne un baiser. 

LE BERGER. 

Peux-tu dire 
Le nom de la fleurette ? 

l'étoiie, 

Un muguet. 



LE BERGER. 



C'est ma fleur ! 




V^UIT T0m<BQ4?<lTE 



NUIT TOMBANTE 



.4 Jules de Blan\ay 



Dans les eaux sans reflet d'une boueuse mare, 
Le froid soleil d'hiver, brusquement descendu, 
Comme un astre honteux de sa lumière avare. 
Sous un tas de roseaux frissonnants s T est perdu. 



Je reconnais encor, dans une vapeur grise, 
Un rang de peupliers qui se profile en noir, 
Tantôt droit, et tantôt souffleté par la bise ; 
Mais à mes pieds la route est impossible à voir. 



5 + Les Charmeuses. 

Pas un son d'Angélus dans la campagne nue, 
Et pas un maigre feu de pâtre s'allumant. — 
Je traverse en aveugle une lande inconnue, 
Dans un pays désert. — Pas un seul aboîment. 

Mais là-haut, dans le ciel, une étrange voix parle, 
Et semble articuler des mots incohérents, 
Monologue inquiet d'un cygne ou d'un grand harle 
Qui cherche dans la nuit ses compagnons errants. 

Cette grave clameur descend au marécage 
Dont le voyageur las a flairé les roseaux. — 
Plus rien n'émeut le froid et sombre paysage : — 
Nuit partout, dans le ciel, sur la terre et les eaux 




P c ^_0 <£ME V^oA <DE 



mg9*s#£mgm 



PROMENADE 



Lace tes brodequins, ma belle, et partons vite. 
Noue en un seul bouquet tes cheveux châtain-clair. 
Nous irons par les bois. — Le ciel bleu nous invite. 
C'est déjà le printemps qu'on respire dans l'air. 

Nous prendrons, si tu veux, ce petit chemin jaune 
Qui. sous les bouleaux blancs, court dans le sable fin ; 
Pour nos pieds d'amoureux sentier large d'une aune, 
Mais qu'on suit tout un jour sans en trouver la fin- 

8 



5 fi Les C /tanneuses. 



Nous irons nous asseoir au bord des sources fraîches 
Où le chevreuil léger comme une ombre descend. 
Où nous avons cueilli la plante aux vertes fliches. — 
Dans le creux de ta main nous boirons en passant; 

Et nous écouterons sur les mares dormantes 
Cet invisible écho, prompt à s'effaroucher, 
Que tu croyais blotti parmi les fleurs des menthes, 
Et qui ne dit plus rien dès qu'on veut l'approcher. 

Notre cœur salûra ces vieux hêtres intimes 
Sous lesquels, vers le soir, trop émus pour causer. 
Pour la première fois tous deux nous répondîmes 
Au chant du rossignol par un muet baiser. 

Loin d'être indifférents au souvenir des autres, 
Nous verrons si le temps n'aurait pas effacé 
Du grand arbre les noms plus anciens que les nôtres, 
Noms d'heureux qui s'aimaient dans le siècle passé. 

Et nous bénirons Dieu, qui, nous ayant fait naître 
Au nombre des élus, a choisi notre jour : 
Si j'étais né plus tôt, sans pouvoir te connaître, 
Il m'aurait fallu vivre et mourir sans amour. 



Promenade. y) 

Quand le ciel n'a pour nous que des rayons de fête. 
Quand tous les arbres sont richement habillés, 
S'il est de pauvres gens qui vont baissant la tite 
Et dans l'or du soleil marchent déguenillés. 

Toi qui dans les douleurs sais discrètement lire, 
Et dont les belles mains prêchent la charité, 
Tu répandras ta bourss avec un clair sourire : — 
On nous pardonnera notre félicité. 




3Mr, 



^ 



£MqA%.GUE%!TE 



MARGUERITE 



.4 Hippolyte Gau'.ier 



IE RUIS5EAU. 



A quoi rêve ton cœur, petite lavandière ? 
Sans être curieux pourrais-je le savoir? 
Tu ne me chantes plus ta chanson printanière, 
Et tes deux bras dormants tombent sur ton battoir. 



MARGUERITE. 



Je rêvais d'un pays où doit passer ta course. 



()\ Les Charmeuses. 



LE RUISS EAU. 

Est-ce en pays d'amont, sous les bouleaux tremblants 
Qui se plaisent à voir au flot pur de ma source 
Leur fine chevelure et de longs fuseaux blancs? 

M ARC U ERITE. 



Ne cherche pas si loin. 



LE RUISSEAU. 



Tu veux parler sans doute 
Du large étang, voilé de joncs et de roseaux, 
Où, voyageur aveugle enchevêtrant ma route, 
J'eus peine à démêler le fil clair de mes eaux? 



MA RCU ERITE. 



Je parle d'une lieue avant la Roselière. 



LE RUISSEAU. 



Serait-ce la vallée où je tourne un moulin, 
Où s'éveille, à l'aurore, une blonde meunière 
Dont les regards sont bleus comme une fleur de lin? 



Marguerite. (*% 



MARGUERITE. 



Non. — Mais un peu plus bas tu dois connaître une île, 
Quand tes eaux font la fourche en embrassant les prés. 

LE RUISSEAU. 

J'y rencontre un hameau suivant mon cours tranquille, 
Où croît la belle plante aux longs épis pourprés. 

MARGUERITE. 

C'est bien là. 

LE RUISSEAU. 

J'y passais hier dans la soirée; 
Autant que j'ai pu voir on fêtait la Saint-Jean. 
Comme aux jours fériés la foule était parée : 
Coiffes de pur linon, souliers bouclés d'argent. 

Ayant noué leurs mains pour une immense ronde, 
Sur la pelouse en fleur les plus jeunes dansaient ; 
A voir le bon accord de tout cet heureux mond.', 
Par la joie éclairés les vieux rajeunissaient. 

Adossi gravement aux barres des écluses, 

9 



66 Les Charmeuses. 



Un seul restait songeur parmi les beaux garçons, 
Faisant la sourde oreille au bruit des cornemuses 
Et ne paraissant guère écouter les chansons. 

C'est un grand faucheur brun, d'une fière tournure, 
Tout bronzé par le hâle et brûlé du soleil, 
Portant comme les rois sa longue chevelure. — 
Son œil était fixé vers le couchant vermeil. 

Bien des filles passaient, il n'en voyait aucune. 
Celle qu'il attendait ce soir-là ne vint pas. 

MARG UERITB. 

Celle qu'il attendait... est-elle blonde ou brune? 

LE RUISSEAU. 

Penche-toi sur mes eaux, tu la reconnaîtras. 




"BoAIG^EUSE 






BAIGNEUSE 



Si je suis reine au bal dans ma robe traînante. 
Noyant mon petit pied dans un flot de velours, 
Je suis belle en sortant de mes grands cerceaux lourds : 
Je n'ai rien à gagner dans leur prison gênante. 

Voyant mes cheveux d'or ondoyer sur mes reins, 
La Vénus à la Conque aurait pâli d'envie. 
Comme elle, sur les eaux, tritons et dieux marins, 
Tout frémissants d'amour, longtemps m'auraient suivie. 

Ingres n'a pas trouvé de plus riche dessin. 
Quel merveilleux accord dans la grâce des lignes! 
Ni taches, ni rousseurs... Pas de vulgaires signes 
Jurant sur les tons purs de l'épau'e ou du s^in. 



70 Les Charmeuses. 

Ma boucha est un écrin meublé de perles fines. 
J'ai de grands yeux plus doux que la fleur d'un bluet. 
Pour me faire si blanche avec ce corps fluet, 
Ma mère au fond d'un rêve a dû voir des hermines. 

Que n'étais-je à la cour de France au temps jadis! 
Quels sonnets m'eût chantés la Pléiade charmée ! 
Sous le ciel d'Italie, aux jours de Léon Dix, 
Le divin Sanzio m'eût peinte et m'eût aimée! 

Depuis longtemps déjà vous avez les yeux clos 
(Hélas! comme à regret je fleuris la dernière), 
Diane de Poitiers, la belle Ferronnière, 
Et Marion Delorme, et Ninon de Lenclos ! 

Ah ! dans l'ordre des temps quelles métamorphoses ! 
Les poètes sont morts... les amours sont grossiers .. 
Adieu le gentilhomme! — Il faut plaire aux boursiers. 
Gros phalènes ventrus se vautrant sur les roses. 




LoA veuve 



LA VEUVE 



.1 Armand Silvestre 



Le sourire est en fleur sur les lèvres des belles, 
Dans la saison d'avril et des robes nouvelles. — 
Salut, ô rubans clairs, guimpes et cols brodes, 
Bonnets aériens !... toute la panoplie 
Révélant le bon goût d'une femme accomplie 
Traîne sur les fauteuils. — Les tiroirs sont vidés. 



C'est la fin d'un grand deuil. — La veuve blanche et rose 
Travaille avec lenteur à sa métamorphose. — 
Elle est toute rêveuse en se déshabillant. 
Un vague souvenir de ses douleurs passées 
Mêle un papillon noir à ses riches pensies, 
Essaim de pourpre d'or qui va s'éparpillant : 



7+ 



Les Charmeuses. 



« Je puis donc reléguer dans le fond d'une armoire 

Ce long châle funèbre, et cette robe noire 

Qui me gêne le cœur depuis quatorze mois. 

Si le deuil est le fard des blondes, je suis brune... 

Les veuves d'aujourd'hui, j'en connais . . . mais pas une 

Ayant porté si jeune une aussi lourde croix. 

«Ah ! j'aurais préféré la haire et le cilice 
Aux lois de l'étiquette, à l'irritant supplice 
D'endosser tous les jours l'austère mérinos. 
Dire que j'ai porté des gants de filoselle ! 
Que j'avais de faux airs de vieille demoiselle 
Dont la chair historique a séché sur les os ! 

« Non, jamais Velléda, la prêtresse des Gaules, 
N'a dû voir ruisseler sur ses blanches épaules 
Sa grande chevelure à flots plus abondants ; — 
Et, sans trop me flatter, j'ai vraiment peine à croire 
Que mon piano d'Érard ait un clavier d'ivoire 
D'un ordre aussi parfait que mes trente-deux dents. 

« Quand je songe au défunt... c'était un galant homme, 
Un peu mûr, un peu chauve, érudit, mais en somme 
Offrant à l'analyse un type assez banal ; 



La Veuve. 75 

Un de ces beaux diseurs précieux et vulgaires 
Ecoutant leur parole, et ne se doutant guères 
Qu'ils n'ont jamais pensé plus haut que leur journal . 

« Ma première jeunesse était mésalliée, 

Et j'ai dû vivre ainsi qu'une fleur repliée... — 

Je crois, en vérité, que, dix-neuf fois sur vingt, 

Faire choix d'un mari dans un siècle de prose, 

C'est vouloir essayer d'un piètre virtuose 

Dont le doigt lourd profane un instrument divin. 

« Aussi facilement qu'un chapitre d'histoire, 
Son image aux deux tiers s'en va de ma mémoire : 
C'est une vague estompe, un pastel affaibli ; 
Et je retrouve à peine au fond de ma pensée 
Un relief indécis de médaille effacée, 
Un profil incertain qui se perd dans l'oubli. 

« Sa demeure dernière est au Père-Lachaise, 
Sous le sable peigné d'un parterre à l'anglaise. 
J'y fais planter des fleurs des pays inconnus. 
L'hiver comme l'été son boulingrin verdoie. 
Le sophora pleureur du Japon s'y déploie... 
Enfin, c'est un des morts les mieux entretenus. 



y(> Les Charmeuses. 



II 



« Du vêtement lugubre où j'étais enfermée, 
Par un rayon d'avril, je sors toute charmée: 
Je romps ma chrysalide aux souffles du printemps. 
J'ai le sang plus léger que du sang d'hirondelle. 
J'aimerais à pouvoir m'envoler d'un coup d'aile 
Dans l'éther bleu... Mon âme a la couleur du temps. 

« Mes robes de satin, de soie et de barége 
Ont l'aspect de brouillards, de tourbillons de neige ; 
Le tissu, merveilleux de richesse et d'ampleur, 
Les tulles bouillonnes et les flots de malines 
Donnent un vrai lyrisme aux grâces féminines : 
La femme est à la fois papillon, femme et fleur. 

« Mon corsage est une œuvre exquise d'élégance. — 

Des jupes à longs plis j'aime l'extravagance. 

(La traîne exigerait peut-être un négrillon.) 

Nos grands cerceaux nous font mai cher comme des reines, 

A pas lents et rhythmés. — Autrefois leurs marraines 

N'habillèrent pas mieux Peau-d'Ane et Cendrillon. 



La firme. 77 

« A dater d'aujourd'hui je recommence à vivre. 
L'air pur, le grand soleil, les roses, tout m'enivre. 
hî chant des rossignols monte au ciel réjoui. 
Il est juste qu'enfin mon pauvre cœur renaisse ; 
Il me faut, pour charmer ma seconde jeunesse, 
Un amour de vingt ans tout frais épanoui. 

a Je veux aimer. — J'ai soif des sources ignorées, 
Et me souviens parfois des biches altérées 
Soupirant, au désert de l'Ancien Testament, 
Après le miroir bleu des limpides fontaines 
Qui, sous les tamarins des oasis lointaines, 
Entre les fleurs des eaux dorment si clairement! » 




CHo4^dSOD^ 



CHANSON 



A Francis Magnard 



r e présent, le passé, l'avenir d'une femme, 
A^Des gens fort sérieux prétendent tout avoir. 
Ils prendraient volontiers son image au miroir. 
Au papillon son aile, au diamant sa flamme. 

Dans l'abîme insondable ils aimeraient à voir, 
Avec leurs gros yeux ronds, ces bourgeois de vieux drame, 
La perle blanche éclose aux profondeurs de l'âme, 
Ils seraient assez fous pour oser la vouloir. 



Su. Les Charmeuses. 

Moi je sais une femme auxcheveux d'un blond fauve, 
Que retient sur l'oreille un petit ruban mauve, 
Et d'elle, pour ma part, je ne voudrais pas tant : 



Errant dans son sillage, un soir, je l'ai suivie, 
Et je donnerais bien tous les jours de ma vie 
Pour avoir de sa lèvre un baiser d'un instant. 




moATlID^E 



MARINE 



4 L. G. De Bellêe 



Au fond d'un lointain souvenir, 
Je revois, comme dans un rêve, 
Entre deux rocs, sur une grève, 
Une langue de mer bleuir. 

Ce pauvre coin de paysage 
Vu de très-loin apparaît mieux, 
Et je n'ai qu'à fermer les yeux 
Pour éclairer la chère image. 



86 Lès Charmeuses. 



Dans mon cœur les rochers sont peints 
Tout verdis de criste marine, 
Et je m'imprègne de résine 
Sous le vent musical des pins. 

L'œillet sauvage, fleur du sable, 
Exhale son parfum poivré, 
Et je me sens comme enivré 
D'une ivresse indéfinissable. 

De longs groupes de saules verts, 
A l'éveil des brises salées, 
Mêlent aux dunes éboulées 
Leurs feuillages, blancs à l'envers. 

Je revois comme dans un rêve, 
Au fond d'un lointain souvenir, 
Une langue de mer bleuir 
Entre deux rocs, sur une grève. 



SOI%ÉE "D'HIVER 



^e^aatea^^^ 



SOIRÉE D'HIVER 



,4 Edouard Leconte 



Au coucher du soleil, toute la forêt semble 
Dans le recueillement : touffes dechênes roux, 
Petits genévriers, maigres buissons de houx, 
N'ont pas dans la lumière une feuille qui tremble. 

On n'entend qu'un oiseau, travailleur attardé, 
Dans le canton lointain des châtaigniers antiques ; 
On écoute à travers les grands bois pacifiques 
Le pivert, dont le bec fait un bruit saccadé ; 



ço Les Charmeuses. 

Étrange oiseau, connu de cet homme qui passe 
Dans la lueur tranquille et pure du couchant ; 
Ce n'est pas un vieillard qui se traîne en marchant, 
Dont l'échiné se courbe et dont la jambe est lasse ; 

C'est un rude piéton sortant de la forêt 
Tout chargé de bois mort. — Son pas ferme s'allonge : 
Il a vu le soleil, comme une grosse oronge, 
Qui, là-bas, s'enfouit dans l'herbe et disparaît. 

Il marche allègrement... le fond du cœur rumine 
Quelque chose d'heureux... Dans leciel clair et froid 
Monte un fil de fumée, un long fil bleu tout droit. . . 
Son vieux masque rugueux et tanné s'illumine. 

Dans ce pli du terrain où finit l'horizon 
Il n'arrivera pas avant la nuit peut-être ; 
Mais il a sur l'épaule un riche feu de hêtre 
Pour égayer les coins de toute la maison. 

Là, sous un toit moussu, fenêtre et porte closes, 
A l'heure du berceau, les enfants réjouis 
Ouvriront de grands yeux par la flamme éblouis, 
Quand il déchaussera leurs chers petits pieds roses. 



T<HOIS VIEILLES 



m^tmftx&m 



TROIS VIEILLES 



Le prêtre avait béni l'enfant qu'on enterrait... — 
Trois vieilles sœurs buvaient au fond d'un cabaret. 

Depuis dix ans les sœurs ne s'étaient rencontrées 
Qu'une fois; les soleils de Paris sont trop courts : 
On se voit quand on peut dans la suite des jours, 
Comme des voyageurs des lointaines contrées ; 
Du faubourg Saint-Antoine au faubourg Saint-Marcel, 
Pour les gens de Paris la course est aussi grande 
Que pour les gens de mer s'en allant d'Arkhangel 



94 Les Charmeuses. 

Aux récifs de corail de la Nouvelle-Irlande. 

On broute à son attache, on vit séparément, 

Pour se voir aux grands jours du prêtre et du notaire, 

Alors qu'on se marie, ou bien quand on s'enterre. 

Or, cette fois, c'était pour un enterrement. 



II 



La plus haute en couleur était riche en paroles, 
Opulent spécimen de ces nombreuses folles 
Qui sur le pavé gras ont largement vécu, 
Buvant au jour le jour jusqu'au dernier écu. 
Le masque rouge était comme infiltré de lie, 
Témoignant de l'amour banal et du gros vin. 
La créature avait sans doute été jolie, 
Mais quarante ans plus tôt, quand elle en comptait vingt. 
Un châle aux tons criards enveloppait la vieille, 
Un madras à carreaux lui pendait sur l'oreille ; 
C'était du vieux plaisir bourgeois et déhanché, 
Mais le brodequin mauve était bien attaché. 



Trois Vieilles. 95 



Par contre, la deuxième, étant siche, menue, 
Avait poussé tout droit, d'une seule venue ; 
Le froid visage maigre offrait les tons jaunis 
Des cierges qui, n'ayant jamais été bénits, 
Oubliés dans un coin obscur de sacristie, 
Ne brûlèrent jamais pour éclairer l'hostie. 
Sans pousser une plainte et sans se reposer, 
Elle avait de longs jours vécu de son aiguille. 
A la voir, on sentait que jamais un baiser 
N'avait épanoui sa pauvre chair de fille. 
L'œil donnait le frisson ; le regard, bleu d'acier, 
Comme un reflet d'hiver s'échappait d'un glacier. 
L'âge avait buriné sur les coins de sa bouche 
Deux grands plis effrayants d'égoïsme farouche, 
D'un égoïsme étroit, implacable, brutal, 
Qui jamais au bonheur des autres ne pardonne. 
Malade une ou deux fois, la revêche personne, 
Ne voulant pas coucher dans un lit d'hôpital, 
Ebréchait son épargne au fond de son armoire. 
(Pour tant de laiderons voués au célibat, 
La vie est un obscur et terrible combat 
Dont les grands écrivains ne savent pas l'histoire.) 
Le chômage avait pris le reste de son gain. 
Robe verte jadis, un long fourreau de serge 
Drapait les angles droits de cette antique vierge, 



9 6 Les Charmeuses. 



Etouffant ses cheveux sous un étroit béguin : 
On eût dit quelque nonne échappée à sa grille. 



La femme en noir était la mère de famille. 
Comme usé par les pleurs, son visage était blanc. 
Elle ne buvait pas, elle faisait semblant, 
Craignant d'humilier ses sœurs, les deux aînées, 
Que son grand deuil avait ensemble ramenées. 
Parfois, dans la torpeur de son accablement, 
D'un long bras amaigri que tourmentait la fièvre, 
Elle prenait son verre, elle y trempait sa lèvre. 
Puis ses grands yeux taris regardaient fixement 
Quelque chose... une image intime et personnelle 
Que les deux autres sœurs ne cherchaient pasà voir. 
Comprenant à demi la douleur maternelle 
Et sachant que la femme était rentrée en elle, 
Ettrouvait dans son cœur comme un fond de miroir 
Où dormait l'enfant mort, jeté dans un trou noir, 
A la fosse commune, au bord de la tranchée 
Où la foule anonyme à la hâte esl couchée. 
C'était son dernier-né, chérubin de sept ans. 



Les deux autres étaient partis depuis longtemps: 



Trois Vieilles. Ç7 



L'un, en mer, aux lueurs de sa mauvaise étoile, 
A bord d'un long trois-mâts tout chargé d'émigrants. 
Et le corps, mal cousu dans un lambeau de voile, 
On ne sait où, flottait au hasard des courants. 

L'autre, pris pour la guerre, avait suivi l'armée, 
Sans rien voir, emboîtant le pas dans la fumée ; 
.Mais la faucheuse avait couché les bataillons 
Dru comme épis tombants au revers des sillons. 
Dans un pli de ravin, au bord de la mer Noire, 
On l'avait mis en terre, un lendemain de gloire, 
Empilé sur un tas de vaillants inconnus, 
Pauvres morts dépouillés, ensevelis tout nus, 
Aussi nus qu'en sortant du ventre de leur mère. 



III 



Vers cinq heures du soir, le jour s'enténébrant, 
Les deux plus vieilles sœurs burent un dernier verre ; 
Et puis chacune prit un chemin différent : 
La Rouge pour guetter quelque Arthur de barrière, 

»3 



9 8 



Les Charmeuses. 



La Jaune pour souffler la braise de son feu ; 
Et la Blanche, voyant les autres disparues, 
S'en alla devant elle, au hasard, par les rues, 
Dans la nuit... Pauvre femme!... eliecroyaitenDieu. 




CHoACT^SOJ^ S\lc4%IJ^E 



CHANSON MARINE 



Nous revenions d'un long voyage, 
Las de la mer et las du ciel. 
Le banc dazur du cap Fréhel 
Fut salué par l'équipage. 

Bientôt nous vîmes s'élargir 
Les blanches courbes de nos grèves ; 
Puis, au cher pays de nos rêves, 
L'aiguille des clochers surgir. 



Les Charmeuses. 



Le son d'or des cloches normandes 
Jusqu'à nous s'égrenait dans l'air ; 
Nous arrivions par un temps clair, 
Marchant à voiles toutes grandes. 

De loin nous fûmes reconnus 
Par un vol de mouettes blanches, 
Oiseaux de Granville et d'Avranches, 
Pour nous revoir exprès venus. 

Ils nous disaient : « L'Orne et la Vire 
Savent déjà votre retour, 
Et c'est avant la fin du jour 
Que doit mouiller votre navire. 

« Vous n'avez pas compté les pleurs 
Des vieux pères qui vous attendent. 
Les hirondelles vous demandent, 
Et tous vos pommiers sont en fleurs. 

« Nous connaissons de belles filles. 
Aux coiffes en moulin à vent, 
Qui de vous ont parlé souvent, 
Au feu du soir dans vos familles. 



Chanson marine. 



IQj 



« Et nous ea avons pris congé 
Pour vous rejoindre à tire-d'ailss. 
Vous avez trop vécu loin d'elles, 
Mais pas un seul cœur n'a changé. » 




TQ4YSQ4GE 3^0<BJAlQ4V^T> 



^m?, 



PAYSAGE NORMAND 



A Ernest Chesneau. 



J'aime à suivre le bord des petites rivières 
Qui cheminent sans bruit dans les bas-fonds herbeux . 
A leur fil d'argent clair viennent boire les bœufs, 
Et tournoyer le vol des jaunes lavandières. 

J'en sais qui passent loin des grands fleuves bourbeux, 
Diaphanes miroirs des plantes printanières, 
Et les reines des prés s'y penchent les premières 
En écoutant jaser cinq ou six flots verbeux. 



io8 Les Charmeuses. 

Ma petite rivière a la mer pour voisine : 
Plus d'un martin-pêcheur vêtu d'aiguë marine 
Coupe, sans y songer, le vol du goéland ; 

Et parfois, ébloui de l'immensité bleue, 
L'oiseau dépaysé, d'un brusque tour de queue, 
Vers les saules remonte et va tout droit filant. 




T^IVsÇTEmTS 



mgmsù&mgm 



PRINTEMPS 



A Adolphe Magu. 



Les amoureux ne vont pas loin : 
On perd du temps aux longs voyages. 
Les bords de l'Yvette ou du Loing 
Pour eux ont de frais paysages. 

Ils marchent à pas cadencés 
Dont le cœur rigle l'harmonie. 
Et vont l'un à l'autre enlac.s 
En suivant leur route bénie. 



Les Charmeuses. 



Ils savent de petits sentiers 
Où les fleurs de mai sont écloses; 
Quand ils passent, les églantiers. 
S'effeuillant, font pleuvoir des roses. 

Ormes, frênes et châtaigniers, 
Taillis et grands fûts, tout verdoie, 
Berçant les amours printaniers 
Des nids où les cœurs sont en joie : 

Ramiers au fond des bois perdus, 
Bouvreuils des aubépines blanches, 
Loriots jaunes suspendus 
A la fourche des hautes branches. 

Le trille ému, les sons flûtes, 
Croisent les soupirs d'amoureuses : 
Tous les arbres sont enchantés 
Par les heureux et les heureuses. 



FLEURS c D , oAV c BJL 



■s 



FLEURS D'AVRIL 



A André Iheuriet. 



Le bouvreuil a sifflé dans l'aubépine blanche ; 
Les ramiers, deux à deux, ont au loin roucoulé. 
Et les petits muguets, qui sous bois ont perlé, 
Embaument les ravins où bleuit la pervenche. 

Sous les vieux hêtres verts, dans un frais demi-jour, 
Les heureux de vingt ans, les mains entrelacées, 
Echangent, tout rêveurs, des trésors de pensées 
Dans un mystérieux et long baiser d'amour. 



1 1 6 Les Charmeuses. 



Les beaux enfants naïfs, trop ingénus encore 
Pour comprendre la vie et ses enchantements, 
Sont émus en plein cœur de chauds pressentiments, 
Ccmme aux rayons d'avril les fleurs avant d'éclore. 

Et l'homme ancien qui songe aux printemps d'autrefois, 
Oubliant pour un jour le nombre des années, 
Ecoute la voix d'or des heures fortunées 
Et va silencieux en pleurant sous les bois. 




G%oAV<i r DES EZ4UX 



GRANDES EAUX 



A Charles Deulin. 



Elle sort de son lit, la Marne aux eaux boueuses. 
Les saules ébranchés que l'on voit sur deux rangs, 
Pris dans le tourbillon jaunâtre des courants, 
Marquent les anciens bords de leurs têtes noueuses. 

Sous les arches des ponts, les eaux, de temps en temps, 
Enchevêtrent, parmi leurs épaves confuses, 
De vieux arbres tombes en longs débris flottants. 
Et des barres de vanne et des pales d'écluses. 



Les Charmeuses. 



De brouillards persistants, tout le ciel embrumé 
Garde depuis un mois son voile gris de cendre : 
On ne peut, au travers du grand rideau fermé, 
Voir les soleils d'hiver ni monter, ni descendre. 

On entend de fort loin des cygnes migrateurs, 
Tout désorientés, dont les bandes sauvages 
Délibèrent sans doute à d'immenses hauteurs, 
Accélérant leur vol pour de plus chauds rivages. 

Quelques rares oiseaux restés dans le pays, 
Mésanges et bouvreuils, consternés du déluge, 
Recherchent, en dehors des terrains envahis, 
Un buisson de hasard comme dernier refuge. 

De l'horizon, la nuit fait brusquement le tour: 
Deux ou trois peupliers, une flèche d'église, 
Apparaissent encor dans un reste de jour, 
Mais bientôt tout s'efface, et plus âpre est la bise. 

Et de la tête aux pieds je frissonne en songeant 
Que, sur les grands chemins de notre froide terre, 
Grelottent de petits bohèmes voyageant, 
Pour qui déjà la vie est un navrant mystère. 



Grandes Eaux. 



Ils plongent dans la nuit un triste et long regard. 
En quête d'une ferme ou d'une hôtellerie : 
Trouveront-ils un coin d'étable ou de hangar. 
Comme, un soir de Noël, le fils blond de Marie? 




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T^ETOUT^ 



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RETOUR 



A Alex. De Bertha. 



L'absent qu'on n'osait plus attendre est revenu . 
Sans bruit il a poussé la porte. 
Son chien, aveugle et sourd, au flair l'a reconnu. 
Et par la grande cour l'escorte. 

L'enfant blond d'autrefois est un homme aujourd'hui . 
Par delà l'Equateur sa trentaine est sonnée, 
Et voilà bien dix ans qu'on n'a rien su de lui. 
Par les soleils de mer sa peau rude est tannée. 



i-C> Les Charmeuses. 

Du vieux perron de pierre il monte l'escalier. 

Les fleurs d'un chèvrefeuille antique 
Versent, comme autrefois, leur baume hospitalier 

Au seuil de la maison rustique. 

II hésite, il a peur, quand son pied touche au seuil . 
C'est un pressentiment funèbre qui l'arrête: 
Qui va-t-il retrouver? les siens portant son deuil, 
Ou des êtres nouveaux dont le cœur est en fête? 

On l'aperçoit d'abord : — « Quel est cet étranger 
Qui chez les autres se hasarde 

Sans éveiller la cloche, et semble interroger 
Si gravement ceux qu'il regarde? » 

Servantes et valets ne le connaissent pas, 
Mais la maîtresse, assise et près du feu courbée, 
Se lève toute droite et lui tend ses deux bras. 
En étouffant un cri de mère elle est tombée. 



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LqA "BQÂToâlLLE 



LÀ BATAILLE 



A Léo Jouter t. 



Là-bas, vers l'horizon du frais pays herbeux 
Où la rivière, lente et comme désœuvrée, 
Laissa boire à son gué de longs troupeaux de bœufs, 
Une grande bataille autrefois fut livrée. 

C'était, comme aujourd'hui, par un ciel de printemps. 
Dans ce jour désastreux, plus d'une fleur sauvage. 
Qui s'épanouissait, flétrie en peu d'instants, 
N'o;a tous ses parfums dans le sang du rivage. 



ijo Les Charmeuses. 

La bataille dura de l'aube jusqu'au soir; 

Et, surpris dans leur vol, de riches scarabées. 

De larges papillons jaunes striés de noir 

Se traînèrent mourants parmi les fleurs tombées. 

La rivière était rouge: elle roulait du sang. 
Le bleu martin-pêcheur en souilla son plumage; 
Et le saule penché, le bouleau frémissant, 
Essayèrent en vain d'y trouver leur image. 

Le biez du Moulin-Neuf en resta noir longtemps. 
Le sol fut .piétiné, des ornières creusées. 
Et l'on vit des bourbiers sinistres, miroitants 
Où les troupes s'étaient hardiment écrasées. 



Et lorsque la bataille eut apaisé son bruit, 
La lune, qui montait derrière les collines, 
Contempla tristement, vers l'heure de minuit. 
Ce que l'œuvre d'un jour peut faire de ruines : 

Pris du même sommeil, là gisaient par milliers, 
Sur les canons éteints, les bannières froissées, 
Épars confusément, chevaux et cavaliers 
Dont les yeux grands ouverts n'avaient plus de pensée 



La Bataille. 1 3 1 



On enterra les morts au hasard et depuis, 

Les étoiles du ciel, ces paisibles veilleuses, 

Sur le champ du combat passèrent bien des nuits, 

Baignant les galons verts de leurs clartés pieuses ; 

Et les petits bergers, durant bien des saisons, 
En côtoyant la plaine où sommeillaient les braves, 
Dans leur gosier d'oiseau retenant leurs chansons, 
Suivirent tout songeurs les grands bœufs aux pas graves. 




LES 



ROSES D'ANTAN 



Lq4 FÉE "DES TLEU%S 



I A FEE DES PLEURS 



A Jules Levallois. 



Vous souvient-il encor des Écritures saintes? 
Avez-vous contemplé ces vierges aux grands cils 
Qui par Jean de Fiesole, au Val d'Arno, sont peintes. 
Détachant sur fond d'or leurs mystiques profils? 



Pour faire le portrait de madame Aurélie, 
Il me faudrait l'art pur du maître florentin 
Qui de la Renaissance a charmé le matin, 
Aurore de printemps sous le ciel d'Italie. 



i}li Les Roses d'Antan. 

Un air de bienvenue éclaire sa beauté. 
Mais sa marche révèle une grâce de reine. 
Comme un ruisseau d'argent, par sa limpidité, 
Sa voix, presque enfantine, enchante et rassérène. 

Une ingrate pensée, au sourire moqueur, 
De ses lèvres jamais n'a troublé l'harmonie. 
Son beau regard jaillit d'une source bénie, 
Et repose la vue en apaisant le cœur. 

On se plaît à revivre aux époques lointaines 
Où, la jarre à la main, des filles de pasteurs, 
Conduisant les troupeaux d'Israël aux fontaines, 
Gardaient des fils de rois sept ans pour serviteurs. 

A l'aube d'un jour bleu, jour de Pâques fleuries, 
Elle est née, — à Paris (voilà vingt ans demain), 
A l'heure où les croyants du faubourg Saint-Germain 
Écoutent le réveil des claires sonneries. 

Quand on leur dit son nom, si doux à prononcer. 
Pour avoir un baiser de ses lèvres vermeilles, 
De beaux groupes d'enfants accourent l'embrass:r, 
Comme à l'églantier rose accourent les abeilles. 



La Fée des pleurs. ijp 

Plus d'une vieille femme, ignorant l'alphabet, 
Mais sachant, par lambeaux, quelque pieuse histoire, 
En la voyant venir, cherche dans sa mémoire: 
o Est-ce la reine Blanche ou sainte Elisabeth? » 

Ému de la jeunesse et de la bonne grâce 
De cette étrange fée aux yeux pleins de rayons, 
Le vieux pauvre, ébloui quand sa charité passe. 
Sent un cœur de vingt ans rire dans ses haillons. 

Si la rue est trop sombre, ou l'escalier, — qu'importe- 
Son pied monte aussi haut que le pied peut monter. 
Elle apparaît sans bruit, donnant l'or sans compter. 
Comme un soleil d'avril aux fentes de la porte. 

De loin, elle pressent la région des pleurs, 
Le plus obscur réduit, la plus humble soupente; 
Sœur des liserons blancs dont la vrille grimpante 
Dans un œil de lucarne épanouit ses fleurs. 

Le monde la croit veuve. — Il est des âmes fortes, 
Gardant le souvenir d'un grand bonheur défunt, 
Comme un chêne, l'hiver, garde ses feuilles mortes, 
Et le rameau d'un cèdre abattu, son parfum. 



i+o Les Roses d'Antan. 

L'amour a pris en elle un divin caractère, 
Comme un grain d'encens pur embaumé par le feu : 
Sur les êtres créés à l'image de Dieu 
Il répand les trésors de son cœur solitaire. 




zMqAISOWI c DÉSE < I{TE 



MAISON DESERTE 



A M. Paul Diiot. 



Où sont les habitants de la maison déserte?... 
Voilà quinze ans déjà qu'au tomber de la nuit, 
La famille à la hâte a disparu sans bruit... 
On n'a pas vu depuis une fenêtre ouverte. 

Où sont-ils, les heureux d'autrefois?... où sont-ils? 
N'entendant plus monter ni descendre personne, 
Aucune voix qui parle, aucun timbre qui sonne, 
L'araignée, en maîtresse, a suspendu ses fils. 



Les Roses d'Anton. 



Ah! qu'elle est triste à voir, cette maison fermée! 
Quel ténébreux silence, et quel froid abandon ! 
L'ortie au pied des murs, la ronce et le chardon... 
Et sur les toits jamais un ruban de fumie. 

On voit encor des nids, mais d'une autre saison, 
Où vinrent s'entr'aimer des couples d'hirondelles. 
Les couples d'à présent passent à tire-d'ailes, 
Devinant qu'un malheur a touché la maison. 

Adieu les belles fleurs au temps jadis écloses! 
Adieu les papillons de soie et de velours ! 
L'herbe haute envahit les jardins et les cours. 
Et, voilant le soleil, elle étouffe les roses. 

Au dehors, tout est morne... au dedans, tout est noir. 
Qu'un rayon du couchant perce un trou des fenêtres, 
Dans leur cadre étonnés, les vieux portraits d'ancêtres, 
A sa demi-lueur, ont peine à s'entrevoir. 

Que, dans un salon vide, une corde se brise, 
La corde d'une harpe ou d'un piano dormant, 
L'écho surpris répond presque aussi gravement 
Qu'un scn d'orgue, la nuit, dans une grande église. 



Maison déserte. 



i+S 



Tons les petits grillons, frileusement blottis, 
Qui, le jour de Noël, avaient le cœur en joie, 
Ne voyant plus, l'hiver, de sarment qui flamboie, 
Pour un autre foyer tristement sont partis. 




«9 



%EC^OV^CEdME£^T 



RENONCEMENT 



A Jules Castagnary. 



Quand pour elle a sonné le glas de la trentaine; 
Plus d'une femme rêve, après la nuit d'un bal, 
A la solennité de ce chiffre brutal 
Qui donne à sa jeuuesse une date lointaine. 



Un froid analyseur pourrait-il définir 
Le supplice inconnu des arrière-pensées, 
A cette heure sàprême où les choses passées 
D'une lueur étrange éclairent l'avenir? 



150 Les Roses d'An tan. 

« Trente ans ! — se dit la femme en achevant le compte 
Sur ses doigts effilés. — J'ai trente ans révolus... 
Les plus riches feuillets de mon livre sont lus... 
Comment finira-t-il ?.. . Est-ce un rêve?... est-ce un conte? 

h Le plus beau de la vie est au commencement, 
Répète à l'unisson la parole des sages ; 
Je cherche dans la mienne où sont les beaux passages : 
J'ai vécu... je ne sais ni pourquoi ni comment. 

« Quand je verrais encor lescent ans qui vont suivre, 
Si les soleils futurs, comme les vieux soleils, 
Me ramènent des jours si constamment pareils, 
Je finirai mon siècle en oubliant de vivre. 

« A Paris, le théâtre et la danse l'hiver; 

Et toujours en été la même promenade : 

J'ai pris plus de vingt fois les eaux d'Ems et de Bade, 

Et fatigué ma vue à regarder la mer. 

« Je sais de chaque église et la messe et le prône; 
Et, comme un laboureur son grain dans les sillons, 
Comme un soleil de juin ses opulents rayons, 
Les deux mains pleines d'or, j'ai fait pleuvoir l'aumône. 



Renoncement. 151 



« Quand fumait l'encensoir des beaux enfants de chœur. 
Les prêtres m'ont chanté leurs saintes litanies, 
Et l'orgue m'a versé des torrents d'harmonies ; 
Mais rien n'a pu combler l'abîme de mon cœur. 

« J'ai passé l'âge heureux ou l'on voit tout en rose, 
Et l'âge encor naïf où l'on voit tout en noir: 
Sérieuse à présent, j'ai le malheur de voir 
Partout la teinte grise, uniforme et morose. 

« Ce bonheur idéal, cet amour tant rêvé 
Qu'à l'ombre des couvents les pauvres jeunes filles 
Aperçoivent de loin en regardant aux grilles, 
Je l'avais cru possible... et ne l'ai pas trouvé... 

« Depuis bientôt douze ans que je suis mariée, 
Je savoure à pleins bords la coupe de l'ennui : 
Frère d'Hier, Demain est frire d'Aujourd'hui... 
Hélas! la ligne droite est si peu variéa!... 

a Si j'essayais l'amour dont je n'ai pas goûté ! 
Si je laissais tomber mes pauvres ailes d'ange!... 
Et si, comme un enfant qui dévore une orange, 
J'assouvissais ma soif au fruit d'or enchanté!... 



15a Les Roses d'Antan. 

« Je n'aurais qu'à vouloir, — car je suis vraiment belle. 
Pour éblouir l'essaim des papillons errants, 
De mes grands yeux d'azur, astres indifférents, 
Je n'aurais qu'à laisser jaillir une étincelle. 

« Ah ! parfois, quand je pense à la fuite des jours, 
Je porte presque envie aux folles créatures 
Qui, voulant autrefois de l'or à leurs ceintures, 
Suivaient le tourbillon des rapides amours. 

« Même fin, après tout. — La femme au cœur fragile 
Et la femme au cœur fort qui vécut chastement, 
Côte à côte, aujourd'hui dorment également 
Sous les grands cyprès noirs, dans leur fosse d'argile. » 



II. 



Vous ne descendez plus, comme aux temps d'Israël, 
Beaux anges pèlerins des légendes antiques ; 
Repliant pour jamais vos deux ailes mystiques, 
Vous avez disparu dans les hauteurs du ciel. 



Renoncement. 153 



Contre l'Esprit du mal qui pourra nous défendre 
Dans ces rudes combats de l'austère devoir?... 
Est-ce une force humaine, un terrestre pouvoir?... 
Silence... En tressaillant, la femme vient d'entendre 

Une voix, que d'abord elle écoute en songeant, 
Comme un écho profond du cœur qui se réveille... 
Mais la voix se rapproche... elle chante à l'oreille 
Ainsi qu'un timbre pur de cristal ou d'argent: 

C'est l'appel ingénu d'une petite fille 
Qui descend du berceau, voyant qu'on l'oubliait... 
Elle entrouvre la porte et, d'un air inquiet, 
Pieds nus sur le tapis, demande qu'on l'habille. 

La mère l'aperçoit, l'enferme dans ses bras, 
L'étouffant de baisers dans ses chaudes étreintes ; 
Et de son cœur déborde un flot de larmes saintes... 
Son enfant la regarde et ne la comprend pas ; 

Mais un sublime instinct lui dit qu'il faut se taire... 
Dans ces pleurs convulsifs, dans ces baisers de feu, 
Elle a senti passer quelque chose de Dieu, 
Et, sans le pénétrer, devine un grand mystère... 



15+ Les Roses d'Antan. 

Comme on voit lentement se relever les fleurs 
Après l'orage, ainsi la femme se relève : 
« Enfant, pardonne-moi ; je sors d'un mauvais rêve 
Répond-elle tout bas, souriant dans ses pleurs. 

Une divine paix rassérène son âme. 

Le sacrifice est fait; le grand combat fini. 

La victime a pleuré dans son Gethsémani, 

Mais la mire triomphe... elle a vaincu la femme. 



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-+fr 



ECCE HOzMO 



ECCE HOMO 



.4 M. Ambroise Didot. 



On rencontre parfois des hommes dans la vie; 
J'en ai vu quelques-uns dans notre âge de fer; 
Pas une haine au cœur, pas une ombre d'envie, 
Et le monde ignorait ce qu'ils avaient souffert. 

Un front vieilli trop jeune et des lèvres plissées 
N'avaient pas enlaidi d'un faux sourire amer 
Leur visage éclairé par de belles pensées, 
Pures comme le ciel, grandes comme la mer. 



158 Les Roses d'Anlan. 

Ils ne ressemblaient pas à d'ennuyeux stoïques, 
Traîneurs de robe longue à larges plis bouffants. 
C'étaient des gens naïfs, simplement héroïques, 
Que les femmes aimaient et qu'aimaient les enfants. 

Ils étaient aussi doux qu'un verset d'Evangile 
Murmuré dans la nuit par un pauvre qui dort ; 
Ils étaient aussi doux qu'un beau vers de Virgile ; 
Ils parlaient aussi bien que saint Jean Bouche d'or- 

Quand ils ouvraient leur main et leur âme loyale, 
Leur front resplendissait d'une austère beauté. 
Ils avaient dans la marche une aisance royale, 
Souverains de la grâce et de la majesté. 

Le froid ricanement des rhéteurs prosaïques 
N'intimidait en rien leur pure et chaste foi. 
C'étaient les hommes forts des vieux temps hébraïques 
Sous le sayon du pâtre ou le manteau du roi. 

Ils gardaient jusqu'au bout le courage du rôle. 
De leurs yeux jaillissait un sublime rayon. 
Ils ne portaient parfois qu'un haillon sur l'épaule, 
Mais savaient noblement se draper du haillon. 



Ecce Homo. 159 

Ils auraient eu chez eux tout l'or de l'Australie, 
Qu'ils auraient tout donné du jour au lendemain : 
De la miséricorde ils avaient la folie... 
Et l'or, par tous les doigts, s'échappait de leur main. 

Si, parfois, jalousant ces grands hommes tranquilles, 
Les riches de la veille, à l'esprit indigent, 
Les traitaient d'insensés, àî rêveurs inutiles, 
Ils avaient pour réponse un sourire indulgent. 

Que, dans ses mauvais jours, grondât la multitude. 
Ils offraient leur poitrine à qui voulait du sang... 
Mais au regard du maître, à sa fière attitude, 
Le peuple obéissait comme un chien caressant. 

Ils mouraient oubliés dans un coin de la ville; 
Le corbillard du pauvre emportait le cercueil. 
Ceux qu'ils avaient sauvés de la guerre civile 
N'avaient pas seulement une larme dans l'œil. 

Qu'importe ! ils s'en allaient où s'en vont tous les justes. 
Des plus illustres morts la foule ouvrait ses rangs 
Pour faire un digne accueil à ces défuntsaugustes.. . 
Et chacun s'étonnait de les trouver si grands. 



VcA'BSEJ^T 



L'ABSENT 



A M. F. Barrière. 



Mère, te souvient-il que nos vieux sapins verts 
Berçaient au vent du nord leurs grands festons de neige 
Quand mon père est parti (voilà bien des hivers!) 
Pour les pays lointains ? Bientôt l'embrasse rai- je ? 

LA MÈRE. 

Je l'ignore, mon fils. 



164 Les Roses d'Antan. 



LE FILS. 

Mère, à nous pense-t-il, 
Ainsi que nous à lui ?.. . Pourquoi ces longs voyages ? 
Voit-il sous d'autres deux de plus beaux paysages, 
De plus riches soleils?... 

LA MÈRE. 

Ton père est en exil... 

Au pays où l'on parle une langue étrangère, 
Il voit de beaux enfants qui ne sont pas à lui ; 
Il n'a pas un ami, pas de sœur, pas de frère. — 
Il monte chaque soir à l'escalier d'autrui. 

A son foyer jamais personne qui l'attende ! 
Il ouvre sa fenêtre, il écoute la mer, 
Et regarde en pleurant son immense désert... 
Ah ! dans son cœur alors la solitude est grande. 

LE FILS 

Et n'espère-t-il pas être un jour consolé ? 

LA MÈRE 

L'espérance meurt vite au cœur d'un exilé. 



L'Absent. 165 



Ma mère, est-ce pourquoi, triste comme les veuves, 
Tu ne mets plus jamais tes belles robes neuves, 
Et tu ne chausses plus tes souliers de satin ? 
Où sont tes bracelets, tes jupes à dentelles ? 
Tu ne vas plus au bal, toi belle entre les belles, 
Et. tu veilles bien tard près d'un feu qui s'éteint. 

LA MÈRE. 

Ah ! si Dieu veut qu'un jour le pauvre absent revienne, 
Qu'il trouve ici l'enfant sans que la mère y soit, 
Tu diras que jamais d'autre main que la sienne 
N'a touché l'anneau d'or qu'il a mis à mon doigt. 



UUSÇE LoA c BJME "DE T)c4 'VsÇTE 



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UNE LARME DE DANTE 



A Laurent Pichat. 



Non loin de Notre-Dame, un soir du moyen âge, 
Deux voyageurs, vêtus d'un costume étranger. 
Demandaient, pour la nuit, qu'on les pût héberger ; — 
L'un jeune, l'autre vieux, — las d'un rude voyage. 

L'hôtelier hur jeta son méfiant coup d'oeil : 
Cet étrange vieillard, qui donc pouvait-il être? 
Il portait bien l'épée, avait l'habit dun prêtre, 
Et de la tête aux pieds racontait un grand deuil. 



Les Roses d'Antan. 



Sa robe, qui tombait comme un long scapulaire, 
Son froid visage pâle et son chaperon noir 
Dès l'abord glaçaient l'âme... on se figurait voir 
Un moine ayant levé sa dalle tumulaire. 

En homme réfléchi, néanmoins, l'hôtelier, 
Qui n'avait de longtemps logé de pareils hôtes, 
Détacha du trousseau la clef des chambres hautes 
Et devant eux monta par un sombre escalier. 

Il demanda, suivant sa coutume prudente, 

Le pays et le nom de ces deux voyageurs, 

Qui montaient sans mot dire et semblaient tout songeurs 

Ils étaient Florentins, le vieux se nommait Dante. 

La chambre où l'on entra datait d'un siècle au moins 
Le plancher sans tapis, les murs sans boiserie 
Exhalaient une odeur de vieille hôtellerie; 
L'araignée y tramait sa toile à tous les coins. 

Dans ces temps de misère et de guerres civiles, 
Entre ces quatre murs délabrés, froids et nus, 
Peut-être avaient dormi d'illustres inconnus, 
Qui s'en allaient alors tristement par les villes, 



Une Larme de Dante. 



Le vieillard et l'enfant, tous deux endoloris, 
Mais avares du jour qui semblait disparaître. 
Dans la brume d'hiver ouvrirent la fenêtre... 
Dante courbé plongea son regard dans Paris. 

Il promena d'abord sa vue indifférente 
Sur les gens affairés qui fourmillaient en bas : 
Clercs, marchands, écoliers ; — il ne reconnut pas 
Un seul habit toscan dans cette foule errante. 

Puis, entre des palais et des maisons de bois, 
Il aperçut un fleuve au cours mélancolique; 
Et, dominant au loin la cité catholique, 
Une forêt de tours, de clochers et de croix. 

Il chercha le soleil. — Sa lumière amortie 

Pour le poëte en deuil n'eut pas un rayon d'or ; 

Le globe descendait ainsi qu'un astre mort, 

Froid comme un clair de lune et blanc comme une hostie. 

Un timbre sourd frappa l'heure où le jour s'éteint 
Comme pour assombrir ses mornes rêveries... 
Ce n'était pas la voix des claires sonneries 
Dont la joie éclatait sous le ciel florentin. 



172 Les Roses d'Antan. 

Là-bas, vers l'Orient, là-bas, à trois cents lieues, 
Les cloches, tressaillant dans leurs clochers à jour, 
Envoyaient aux échos des cantiques d'amour, 
Parmi l'encens des fleurs, dans les montagnes bleues. 

Là-bas, tout empourpré par les rougeurs du soir, 
L'Arno se déroulait dans un chaud paysage... 
Dante vit rayonner cette lointaine image 
Dansson cœur. . .comme au fond d'un funèbre miroir. 

Il joignit ses deux mains... (sur sa joue amaigrie 
Une larme roulait...) sa tête se pencha... 
L'enfant qui le suivait tout ému s'approcha, 
Et, de sa douce voix, parla de la patrie : 

« Vous qui gardez au cœur la foi, la charité, 
Maître, n'y laissez pas s'éteindre l'espérance. 
Un jour (ah ! croyez-moi) nous reverrons Florence ; 
Et, comme les jours saints, ce jour sera fêté. 

« Les cloches de Fiesole et de Sainte-Marie 
Vous chanteront encor d'éclatants Lcetare. 
Ah ! voilà bien longtemps que vos yeux n'ont pleuré, 
Mais la source des pleurs ne s'était pas tarie... 



Une Larme de Dante. 



'7j 



— Tais-toi, dit le vieux Dante, ils auraient trop d'orgueil, 
Les Noirs, s'ils me savaient pleurant comme une femme, n 
Et rentrant son enfer de douleurs dans son âme, 
Il sécha brusquement sa larme dans son oeil. 




STELLqA £Mq4%IS 



STELLA MARIS 



A M. G. Morel. 



LE MARIN 



Etoile du marin, si haute dans les deux, 
Toi, douce à contempler comme un regard de femme. 
Vois-tu le cher pays que toujours voit mon âme, 
Et que depuis longtemps n'ont pas revu mes yeux? 

Là, de sa voix d'argent, tinte une cloche ancienne 
Qu'on entend sur la mer quand sonne l' Angélus ; 
C'est un bourg de pêcheurs près de Saint-Jean-de-Luz. 
Dans ses pauvres maisons ne vois-tu pas la mienne ? 



178 Les Roses d'Antan. 

Chère étoile si haute et regardant si loin, 

Au bas des grands rochers tu dois la reconnaître. 

l'étoile. 

Je la vois... je vois même à travers sa fenêtre, 
La petite clarté d'une lampe qui point. 

Une femme, en rêvant, file sa quenouillée 

Près d'un garçon qui dort, mais d'un sommeil d'oiseau. 

Elle quitte parfois sa laine et son fuseau, 

Et sur le bel enfant se penche émerveillée. 

Il vient de s'endormir au bruit d'une chanson. 
Sa bouche a la fraîcheur des coquillages roses ; 
De ses premières dents les perles sont écloses ; 
Il a de grands cils noirs, le vigoureux garçon. 

La mère dans son fils croit trouver ton image. 
La moitié de son cœur est là, dans un berceau. 

LE MARIN- 

Et son autre moitié?... 



Stella Maris. 17c 



L'ETOILE. 



L'autre moitié voyage. 
Essayant sur les mers de suivre ton vaisseau. 



LE MARIN. 

Quand Dieu laissera-t-il les heureux vivre ensemble? 
Me diras-tu le jour qui nous doit réunir? 
Tu ne l'ignores pas, toi qui sais l'avenir... 
Mais tu ne réponds rien... ton pâle rayon tremble. 

Et dans le fond du ciel paraît s'enténébrer. 

L 'ÉTOILE. 

L'avenir... ah ! je crains de toucher à son voile! 

LE MARIN. 

Si l'avenir est noir, mystérieuse étoile. 
Je suis fort... 

l'étoile. 
Prions Dieu... Ton vaisseau doit sombrer. 



180 Les Roses d'Antan. 

Dans le dernier combat d'une guerre lointaine, 
Tu mourras. . .mais frappé d'une balle en plein cœur. 
Collant ta lèvre sainte à ton drapeau vainqueur, 
Tu descendras en mer avec ton capitaine. 

LE MARIN. 

Amen. C'est bien mourir. 

t 'ÉTOILE. 

Ton fils aura grandi 
Quand ta veuve là-bas apprendra la nouvelle, 
Tard, bien tard, dans quinze ans... 

LE MARIN. 

Comment la saura-t-elle? 

l'étoile. 

Au coucher du soleil, le soir d'un vendredi, 
Voyant le flot descendre, après un grand orage, 
La pauvre femme aura comme un pressentiment... 



Stella Maris. 



Interrogeant des yeux mer et ciel tristement, 
Son chapelet en main, elle ira sur la plage. 

En faisant pour les morts le signe de la croix, 
Elle reconnaîtra les restes d'un naufrage : 
De longs débris parlant des marins d'un autre âge, 
Et racontant les pleurs des veuves d'autrefois. 

Puis elle apercevra, sous la frange des lames, 
Ton médaillon bénit le jour de votre adieu... 
Sa belle âme aussitôt s'en ira droit à Dieu, 
Qui, pour l'éternité, fiança vos deux âmes. 




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LE TOETE 



L'HIRONDELLE 



LE POETE ET L'HIRONDELLE 



A Georges Lafenestre. 



IE POETE. 



V 



oici venir l'automne, hirondelle frileuse. 

Bientôt s'effeuilleront mes rosiers défleuris. 
Un ciel brumeux et noir s'étendra sur Paris, 
Et tu me quitteras, petite voyageuse. 



Hirondelle, où vas-tu quand tu me dis adieu ? 



i86 Les Roses d'Anlan. 



l'hi ro n d elle. 

Je passe tous les ans la Méditerranée. 

J'habite, sur un fleuve, une île fortunée 

Où la pervenche est rose et le nymphaea bleu. 

LE POETE. 

Ah ! quand s'achèvera ton voyage tranquille, 
Dans mon triste Paris, moi, j'aurai froid au cœur; 
Et je souffrirai seul dans cette grande ville 
Où je n'ai plus de mère et n'ai pas une sœur. 

l'hirondelle. 
Poëte, pour t'aimer, n'est-il pas une femme? 

LE POETE. 

Souvenir d'autrefois... la femme que j'aimais 
Dort sous les gazons verts qu'ombragent les cyprès. 

l'hirondelle. 

Jamais un autre amour n'éclôra dans ton âme? 
Aux branches des rosiers quand une rose meurt. 



Le Poète et l'Hirondelle. 187 

Parfois j'ai vu renaître une rose nouvelle 
Qui sur la même branche épanouit sa fleur. 

LE POETE. 

Bénis soient tes amours, bienheureuse hirondelle ! 
Moi, j'ai connu, dans l'ombre et lafraîcheur des bois, 
Des plantes qui jamais n'ont fleuri qu'une fois. 






0^OVEm c B c I{_E 



NOVEMBRE 



Qi: 



nand le froid des hivers chasse les hirondelles 
Loin de notre pays,ma mère,où s'en vont-elles? 



LA MERE. 



Mon fils, d'un vol rapide elles passent les mers. 
Et retrouvent ensemble, après un long voyage, 
Un ciei bleu, du soleil et de grands arbres verts. 



LE FILS. 



Mère, il est donc là-bas un paisible rivage 

Où ne grondent jamais les tristes vents du nord.' 



iç2 Les Roses d'Antan. 



LA MÈRE. 

Oui. — Là-bas le printemps sourit aux hirondelles; 
Là-bas les jours sont beaux, là-bas les nuits sont belles; 
Là-bas la rose blanche a des fleurs immortelles, 
Et la vigne toujours garde ses raisins d'or. 



O ma mère, si Dieu nous eût donné des ailes, 
Nous partirions tous deux comme les hirondelles ! — 
J'ai froid. — Pour nous bientôt le soleil s'éteindra. 
Ma mère, prions Dieu de nous donner des ailes. 

IA MÈRE. 

Enfant, console-toi. — Dieu nous en donnera. 







VIEUX %EVES 



-5 



VIEUX REVES 



II est de noirs îlots, battus par la tempête, 
Qui n'ont pas d'arbre vert, qui n'ont pas une fleur. 
Sur des pics désolés soufiBe un vent de malheur. 
Là, pour faire son nid, pas d'oiseau qui s'arrête. 
La mer, rien que la mer, et sa grande rumeur... 

Le froid soleil du Nord qui regarde ces plages 
Y retrouve parfois à l'heure des jusants, 
Dans le sable engravés pêle-mêle gisants, 



196 Les Roses d'Autan. 

Des tronçons de vieux mâts, restes d'anciens naufrages, 
De longs clous de vaisseau tout rongés par les âges, 
Des crânes de marins morts depuis cinq cents ans. 

Il est de pauvres cœurs, dans le désert du monde, 

Condamnés à vieillir sans jamais être aimés. 

Le monde n'y voit rien : ces cœurs-là sont fermés. 

Dieu seul peut les connaître ; et quand son œil les sonde. 

Il n'aperçoit au fond que stériles débris : 

Et les rêves déçus... et les espoirs flétris. 






VIEILLE GUIToAI^E 



^fcïïrV 



VIEILLE GUITARE 



.4 M. Alfred GuérarJ. 



Le desœuvré qui dàne aux ventes de l'encan 
Voit encore exhiber de ces vieilles guitares 
Qui chantèrent l'amour autrefois... Dieu sait quand!. 
Les chevilles s'en vont et les cordes sont rares. 

On aperçoit le cuivre aux anciens fils d'argent, 
Et la touche d'ivoire est absente ou jaunie. 
Sous le toit d'un grenier, quelque rat négligent 
A maculé parfois la table d'harmonie. 



Les Roses d'An tan. 



Le débris du vieux temps passe de main en main. 
Sous les regards moqueurs, la moue injurieuse. 
Objet d'un dédaigneux et rapide examen... 
On aime à plaisanter la chose curieuse. 

Ah ! les fins quolibets qu'on débite à l'entour ! 
On chantonne à mi-voix des lambeaux de romance ; 
On demande quel fut l'honnête troubadour 
Qui soupira le nom de Palmyre ou d'Hermance. 

Chacun à sa façon, pour être original, 
Sur le pauvre instrument fait son geste ou saphrase : 
L'expert laisse 'éclater son gros rire banal; 
Les muets ont aussi leur silence qui jase. 

Par malheur, la guitare a glissé brusquement 
Des mains d'un maladroit, et tombe sur les dalles. . . 
Tout le monde est surpris d'un sourd gémissement 
Qui réveille l'écho vibrant des hautes salles, 

Longe les murs déserts des sombres corridors, 
Et s'en va tout plaintif se perdre au fond des caves... 
Ce n'est rien... mais chacun frissonne et pense aux morts. 
On écoute expirer lentement les sons graves. 



Vieille Guitare. 



On ne se moque plus des galants trépassés, 
On ne plaisante plus les vieilles amoureuses, 
Dont peut-être aujourd'hui les ossements glacés 
Sont unis dans la paix des fosses ténébreuses. 




ad 



FLEUTl "DES cCV/O^TS 



FLEUR DES MORTS 



A Théodore de Banville. 



J'entends les curieux dire : « Quel âge a-t-elle? » 
Vienne la mi-novembre, elle aura quarante ans. 
Peu de femmes ont vu la Saint-Martin si belle; 
Et l'automne rendrait jaloux bien des printemps. 

Par un sang riche et pur sa lèvre est carminée: 
Jamais un grain de fard n'a refleuri son teint ; 
Elle n'a jamais eu la gorge enfarinée 
Pour se faire au pastel une chair de satin. 



206 Les Roses d'Antan. 

Le caprice du temps l'a si peu chiffonnée 
Qu'en donnant au miroir son coup d'oeil du matin, 
De sa longue jeunesse elle semble étonnée : 
Pas une dent perdue, et pas un cheveu teint. 

Elle a pourtant vécu jour et nuit dans la joie; 
Elle a reçu les rois du monde officiel ; 
Plus d'un saint personnage, en douillette de soie, 
A pris son escalier pour le chemin du ciel. 

Sa marraine était bien la Fantaisie ailée 
Qui porte un cœur léger, — cœur tout peuplé d'oublis. 
Pour noyer les serments de sa bouche emperlée, 
Elle a bu les flots d'or du Grave et du Chablis. 

En gaspillant sa vie, et se croyant heureuse, 
Elle a ri quarante ans... Elle pleure à son tour. 
C'est la première fois qu'on la dit amoureuse... 
Elle aime et n'ose pas laisser voir son amour ; 

Car son amour ressemble aux fleurs de cimetière : 
Riches sont les parfums, et riches les couleurs, 
Mais la foule des morts gît à cinq pieds sous terre, 
Et souvent on répugne à respirer ces fleurs. 



/s\; EXCELSIS 



IN EXCELSIS 



A Louis Molani. 



LES HIRONDELLES. 



Qi 



uel est votre pays, beaux voyageurs du ciel, 
Qui, défilant si haut, fuyez à tire-d'aile ? 



LES CYGNES. 



Le pays où fleurit le myrthe et l'asphodèle, 
L'Orient. — Nous quittons la Grèce et l'Archipel. 



Les Roses d'Antan. 



LES HIRONDELLES. 

Et vous allez au Nord? 

LES CYGNES. 

Oui, revoir la Norwége. 
Nous aimons ses grands pics éblouissants de neige ; 
Nous aimons leur image au fond des étangs bleus. 
Mais la nuit va tomber... Salut, oiseaux frileux. 

LES HIRONDELLES. 

Pourquoi passez-vous donc loin de nos grandes villes? 

LES CYGNES. 

Pourquoi nous arrêter... nous manquons d'air vital 
Dans ces bas-fonds impurs, peuplés d'âmes serviles; 
On y sent la prison, le bagne et l'hôpital. 

LES HIRONDELLES. 

Du haut des vieux palais, du haut des cathédrales, 
Nous admirons pourtant de beaux cygnes mondains 



In Excelsis. 211 

Qui, ne méprisant pas nos riches capitales, 
De Vienne et de Paris décorent les jardins. 

LE t C Y C N F. I . 

Ceux-là, nos chires sœurs, sont nés dans l'esclavage. 
Si nous donnons l'éveil à leur instinct sauvage, 
S'ils entendent passer nos troupes d'émigrants 
Qui jettent comme un bruit de clairon dans les nues. 
Ils rêvent aussitôt de grèves inconnues, 
Et, redressant la tête, ils trouvent les cieux grands.. . 

Ils ont senti leur âme et leur fierté revivre... 
Pris d'une sainte fièvre, ils brûlent de nous suivre.. . 
Nous les voyons d'en haut quand ils prennent l'essor. 
Leur pauvre aile engourdie, et qui tremble d'abord, 

Comme une voile enfin largement se déploie... 
Ils montent... de lumière et d'air pur enivrés. 
Nous les encourageons par de longs cris de joie, 
Et chantons X'hosanna des cygnes délivrés. 




CHzltMT T>E "BoâToâlLLE 



CHAMP DE BATAILLE 



A Ernest Christophe. 



Les braves dorment bien dans cette immense plains. 
Pas de saules pleureurs, pas de mornes cyprès... 
Ce n'est qu'un terrain vague où vient la.marjolaine, 
La bruyère et l'ajonc. — Mais là, cent ans après, 
Filant à pas songeurs leur quenouille de laine, 
Les filles du Pays, d'un long regard pieux, 
Salueront le champ calme où dorment les aïeux. 



2i<5 Les Roses d'Antan. 

Et diront : « Par milliers, dans ce grand cimetière, 
Pâtres et laboureurs, sans linceul et sans bière, 
Tous frappés par devant, se couchèrent un soir... 
Ils avaient accompli saintement leur devoir. 
Us ont laissé leurs fils héritiers de leurs âmes, 
De beaux hommes vaillants qui nous prendront pour femme 
Des gens riches de cœur et dont les bras sont forts. 
De leur baiser hardi nous serons toutes fières. .. 
Nous aurons des enfants dignes des anciens morts 
Dont le grand souvenir plane sur nos frontières.» 




%EQU/EéM 



a I 



mggzm&mtm 



REQUIEM 



A Alexandre PieJagnel. 



Il était autrefois de hardis écumeurs 
Labourant de la mer la grande solitude. 
La récolte manquait souvent aux laboureurs, 
La mer était avare, et la vie était rude. 
Quand ils buvaient leur grog, le grog était gagné. 

Ceux-là n'arrivaient pas à la décrépitude. 
Us n'avaient pas un cœur docile et résigné. 



Les Roses d'An tan. 



S 'étant faits souverains pour ne pas être esclaves, 

Ils ne mouraient pas vieux, mais ils mouraient en brave 

Quand ils avaient au plus cinq ou six ans régné, 
Un beau jour de combat, ces coureurs d'aventure 
Recevaient au flanc gauche une grande blessure 
Qui rougissait la mer d'un flot de sang vermeil, 
Tandis qu'eux rendaient l'âme aux clartés du soleil. 

Ils expiraient vainqueurs, les jeunes rois des ondes; 
Au plus. brave ils donnaient couronne et gouvernail, 
Puis s'en allaient dormir sous les vagues profondes, 
Peut-être sur des bancs de perle et de corail. 



II 



Il était autrefois de béats personnages, 
Qui, voisins de la mer, n'en quittaient pas le bord ; 
S'endormant chaque soir à l'heure où l'oiseau dort, 
Ils sommeillaient, bercés par le bruit des orages, 
Entre quatre bons murs, faisant des rêves d'or. 

Ils rêvaient aux débris que laissent les naufrages. 
Au lever du soleil, ils couraient aux rivages, 



Requiem. 221 

Et là, de leurs deux mains, ramassaient leur trésor. 

Leur vie était bien douce; ils mouraient de vieillesse, 
Léguant tout leur avoir à d'honorables fils 
Qui leur faisaient chanter de beaux De Profundis, 
Et payaient de grand cœur les cierges de la messe. 

Et la myrrhe et l'encens répandaient leurs parfums. . . 
La porte à deux battants d'un riche cimetière 
Toute grande s'ouvrait aux opulents défunts, 
Qui s'en allaient pourrir les planches de leur bière. 



II I 



Il était autrefois de hardis écumeurs... 

II était autrefois de vieux thésauriseurs .. 

Aimez-vous mieux les uns, préférez-vous les autres? 

Paix aux morts ! Paix aux morts ! Ces temps sont loin des nôtres . 




QAUX %eveu%s 



AUX REVEURS 



A M. Lansyer. 



S'il plaît aux voyageurs du beau pays des rêves 
D'aborder par instants notre monde réel. 
Ainsi que des marins débarquant sur les grèves. 
Ces fervents amoureux de la mer et du ciel 

Trébuchent... Leurpied veut des houles éternelles... 
Ils sont habitués au roulis des vaisseaux. 
Il faut l'horizon vaste au jeu de leurs prunelles, 
Faites pour mesurer le grand désert des eaux. 

29 



226 



Les Roses d'Antan. 



Nés pour la vie errante, ils ont la nostalgie 
Des mondes ignorés et des cieux inconnus ; 
Poursuivant une image en leur âme surgie, 
Ils sont toujours partants et jamais revenus. 




CHEmi^ f PE c K^DU 



m&zm&m^ 



CHEMIN PERDU 



A F. Daubigny. 



Je sais une vallée au fond des bois paisibles 
Où la mousse déroule un tapis de velours; 
De parfums enivrés par des fleurs invisibles, 
Les ramiers à mi-voix s'y content leurs amours. 

Des grands hêtres touffus le dôme séculaire 
En interdit l'entrée aux regards du soleil, 
Ne laissant tamiser qu'un jour crépusculaire 
Qui du chevreuil craintif enchante le sommeil. 



230 Les Roses d'Antan. 

Dans les ravins ombreux se plaisent les pervenches 
Et les myosotis, fleurs d'azur au cœur d'or. 
Un nymphœa lustré mire ses roses blanches 
Au limpide miroir d'un étang bleu qui dort. 

Tous les échos sont pris d'un sommeil léthargique : 
Ils gardent le silence aussi profondément 
Que les anciens échos de la forêt magique 
Où, cent ans a rêvé la Belle au Bois dormant. 

Je n'ai vu qu'une fois cette vallée heureuse, 
Dans ma vingtième année, et guidé par la main 
D'une petite fée, une blonde amoureuse... 
Seul depuis, je n'ai pas retrouvé le chemin. 




TqAYSqAGE ^HIVE^ 



PAYSAGE D'HIVER 



A Arsène Houssaye. 



Décembre est revenu dans la pluie et la bise 
L'eau du ciel a troublé le miroir des étangs; 
Les peupliers frileux s'y regardent longtemps, 
Ne reconnaissant plus leur image indécise. 

Plus de feuilles aux bois ; pas un oiseau dans l'air. — 
Voilà presque deux mois qu'elles sont disparues 
Les grandes légions des cygnes et des grues, 
S'en allant à plein vol aux pays d'outre-mer. 

30 



234 Les Roses d'Antan. 

Là-bas, entre les rangs clair-semés des vieux aunes, 
Des saules contrefaits, des ormes rabougris, 
La rivière, ondulant sur un triste fond gris, 
Traîne ses flots marneux comme des rubans jaunes, 

Le dernier laboureur a quitté les sillons : 
Il a jeté son grain aux terres labourées. 
Lasses comme les gens, les bêtes sont rentrées, 
Ainsi 'que la charrue et les grands aiguillons. 

Par tout le marais bas la plaine est inondée. 
Si dans les arbres nus la rafale s'éteint, 
Un autre bruit s'éveille à l'horizon lointain : ' 
C'est un bruit continu d'écluse débordée. 

Les chemins sont déserts... Pas un être vivant... 
Les brebis aux flancs creux qui vont à l'aventure 
Brouter le terrain vague et de vaine pâture, 
Ne se risqueraient pas dans la pluie et le vent. 

Aux lisières du- bois pourtant quelqu'un chemine : 
Son fagot sur le dos, un bûcheron voûté 
Dispute à la bourrasque un haillon tourmenté 
Qui de son vieux corps grêle abrite la ruine. 



Parsage d'hiver. 



=35 



Il songe que voilà le soixantième hiver 
Qu'il traîne sa misère aux vents froids de ce monde, 
Et qu'il sera couché dans sa iosse profonde 
Le jour où la forêt s'habillera de vert. 




FLEURS DES EMUX 



FLEURS DES EAUX 



A Henri Harjpignies 



Le clair ruisseau des bois dit aux fleurs de ses rives: 
Belles que j'aime à voir 
Dans l'abandon charmant de vos grâces naïves, 
A mon discret miroir ; 

Ah ! je voudrais lutter contre mes destinées 

En arrêtant mon cours; 
Et, vous enveloppant de mes eaux fortunées, 

Baiser vos pieds toujours. 



2+0 Les Roses d'Aman. 

Le soleil, loin de vous, mes fraîches riveraines, 

Accomplit son grand tour, 
Sans percer le rideau des saules et des frênes 

Qui vous filtrent le jour. 

Jamais un coup de vent n'a froissé vos toilettes : 

A peine si, la nuit, 
En passant par les bois quelques brises follettes 

Vous effleurent sans bruit. 

Je vous comprenais bien, filles des solitudes 

Qui vous penchiez sur moi, 
Suaves de parfums, rêveuses d'attitudes. 

Je pars. — Dieu sait pourquoi... 

Adieu, fleurs d'or ; adieu, fleurs d'azur, fleurs de neif 

J'ignore où je m'en vas. 
En pays inconnu, sans vous, que deviendrai-je ? 

Vous ne le savez pas? 

Au moins, si je pouvais emporter votre image ! 

Mais je vois bien que non. 
Je vous sens disparaître, au début du voyage. 

Laissez-moi votre nom. 



L'HOTELIEï{ 

"DE Sq4IV^T-HU c BE c RJ 



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mg0*m£&&*3ï. 



L'HOTELIER DE SAINT-HUBERT 



A René Vallery-Raiot. 



Les anciens voyageurs, qui marchaient assez vite 
Quand cinq gros percherons galopaient à la fois 
En Lorraine trouvaient bonne table et bon gîte 
Au bord d'un grand chemin allongé dans les bois. 

C'était à Saint-Hubert. — On voyait en peinture, 
Sur l'enseigne, un chasseur et sa meute en arrêt 
Devant un cerf dix-cors portant dans sa ramure 
Une croix lumineuse éclairant la forêt. 



2++ Les Roses d'Antan. 



Les chevaux et les chiens, les valets et les maîtres, 
De cette antique auberge ont gardé souvenir. 
L'arche du grand portail et les dix-huit fenêtres 
D'un quart de lieue au moins vous regardaient venir. 

En hiver, en été, nuit et jour, maison pleine : 
Voiturins, berlingots, charrettes de rouliers ; 
Feutres à larges bords, bonnets de haute laine; 
Messieurs en botte fine, et gens à gros souliers. 

Le banquier de Paris, le richard des provinces, 
Parfois y rencontraient des grands-ducs étrangers. 
Dans les jours solennels, quand il passait des princes, 
On ouvrait les salons à rideaux ramages. 

Le piéton qui montait sous le vent des cuisines, 
Aspirant leurs fumets chauds et réparateurs, 
De loin s'orientait de toutes ses narines, 
Et d'une jambe ailée arpentait les hauteurs. 

Sous un manteau noirci de vieille cheminée, 
Riche en volaille blanche, et riche en venaison, 
La broche, accomplissant jour et nuit sa tournée, 
Jusqu'au foin des greniers embaumait la maison. 



L'Hôtelier de Saint-Hubert. 245 

Le plancher, trahissant la profondeur des caves. 
Rendait comme un son creux. — Les vins lampants du Rhin, 
Le bourgogne héroïque et les bordeaux suaves 
S'étageaient dans la paix d'un triple souterrain. 

Tout au fond des jardins, des chambres pacifiques 
Abritaient de grands lits où le voyageur las, 
Comme un cygne bercé par des flots séraphiques, 
Nageait dans le sommeil ouaté des prélats. 



II 



Hasard, fatalité, destin ou providence! 

Les mots importent peu. — Grandeur et décadence, 

Inséparables sœurs, se tiennent par la main. 

Où se croisaient hier des bruits de multitude, 

En silence aujourd'hui plane la solitude... 

Il suffit d'un passant qui change de chemin. 

Dans toute sa longueur la route est bien déserte... 

Pas même un cantonnier ; — Dans les flaques d*eau verte 

Débordant les fossés, barbotent les canards. 



2 +6 Les Roses d'Autan. 



Le roseau ne craint pas d'y planter sa quenouille; 
Et, n'entendant plus rien à l'entour, la grenouille 
Y hasarde parfois ses râles goguenards. 

Le maître de l'auberge est au seuil de sa porte, 
Epiant tous les bruits qu'un souffle d'air apporte 
Des grands chênes d'amont, des peupliers d'aval. 
Dupe de l'espérance, il tend l'oreille... il doute 
S'il ne reconnaît pas au tournant de la route 
Une chaise qui roule ou le trot d'un cheval. 

Rien... le jour passe. ..rien dans la campagne morne, 
Qu'un vieux berger, là-bas, quisouffledanssa corne, 
Pour se garder des loups en maraude le soir; 
Des jurons de porchers rentrant de la glandée, 
Et des cahots lointains de charrette attardée, 
Aux lisières des bois cheminant sans rien voir. 

Le sommeil ravivant l'espoir de sa journée, 
En songe il entrevoit l'auberge illuminée, 
Projetant comme un phare une riche lueur, 
Eblouissant la nuit une lieue à la ronde... 
En bas, la foule attend. . . Pour accueillir son monde, 
Il saute à bas du lit, ruisselant de sueur. 



L'Hôtelier de Saint-Hubert. 2^7 



En chemise, pieds nus, il court à la fenêtre; 
Cette fois c'est un bruit facile à reconnaître : 
Hennissements, grelots et fouets de postillons. 
Il se penche en dehors, tout ruisselant. ..Vain leurre! 
Pas l'ombre d'un vivant. — La bise rit et pleure. 
Et la lune en plein seuil étale ses rayons. 

Dès le matin il monte, ainsi que la sœur Anne, 
Aux lucarnes. .. pour voircomme l'oiseau qui plane. 
Et par delà les champs rougeâtres de sainfoin, 
Les vieux pans de forêts dont les cimes ondoient, 
Les terres de labour, les grands prés qui verdoient, 
Et la rivière bleue; il aperçoit au loin : 

Un viaduc géant bâti d'une seule arche... 
Rasant les parapets, quelque chose est en marche 
(Comme un long serpent noir dont l'œil est un éclair), 
Vomissant en arrière un torrent de fumée, 
Avec la grosse voix d'une ogresse enrhumée 
Et d'irritants sifflets qui s'aiguisent dans l'air. 

Par ses nouveaux chemins, c'est le monde qui passe. 

Le pauvre homme regarde... et, quand sa vue est lasse, 

II descend à travers ses ténébreux sa'ons; 



2+8 Les Roses d'Antan. 



Ces hauts appartements, comme son cœur, sont vide! 
Comme un fou, par saccade, il marche à pas rapides 
Il semble qu'un écho s'attache à ses talons. 



III 

Le maître n'a voulu ni démolir ni vendre... 
Sa femme, n'ayant plus le courage d'attendre, 
La première s'en va dormir sous les cyprès. 
Et lui, trouvant plus froide alors la solitude, 
Comme les vieux enfants sevrés d'une habitude, 
S'éteint (désenchanté d'un rêve)... un mois après. 




Lo4 D ETtSKJ ÈI^E ÉTZ4TE 



LA DERNIERE ETAPE 



A M. Burgaud des Marets 



Quand un grand fleuve a fait trois ou quatre cents lieues, 
Et longtemps promené ses eaux vertes ou bleues 
Sous le ciel refroidi de l'ancien continent, 
C'est un voyageur las, qui va d'un flot traînant. 

Il n'a pas vu la mer, mais il l'a pressentie. 

Par de lointains reflux sa marche est ralentie; 



252 Les Roses d'Antan. 

Le désert, le silence, accompagnent ses bords. 
Adieu les arbres verts. — Les tristes fleurs des landes, 
Bouquets de romarins et touffes de lavandes, 
Lui versent les parfums qu'on répand sur les morts. 

Le seul oiseau qui plane au fond du paysage, 
C'est le goéland gris, c'est l'éternel présage 
Apparaissant le soir qu'un fleuve doit mourir, 
Quand le grand inconnu devant lui va s'ouvrir. 



%$ 



GUE%ILLoAS 



GUERILLAS 



Tu marches soucieux, mon pauvre capitaine. 
Par les noirs défilés d'une sierra lointaine, 
Bi;n au delà des mers, dans un pays perdu. 
Une larme parfois roule au creux de tes joues 
Tandis que, grelottant de fièvre, tu secoues 
Ton caban lourd de pluie et par les vents tordu. 



•i.%6 Les Roses d'Antan. 

Simple comme un héros des antiques légendes, 
Jeune homme vénéré de ceux que tu commandes. 
Tu sais qu'à ton exemple ils vont résolument. 
Avec ton geste sobre et ta parole brève, 
Un éclair de tes yeux les charme et les enlève, 
Car il jaillit d'un cœur pur comme un diamant. 

Tu marches soucieux, mon pauvre capitaine, 
Harcelant, nuit et jour, la victoire incertaine, 
A la crête d'un pic, dans le fond d'un ravin; 
Car ce n'est pas toujours le plus brave qui gagne, 
Pans cette guerre aveugle, en pays de montagne, 
Où souvent deux ou trois se heurtent contre vingt. 

5i de tels jeux sanglants à ton cœur ne vont guère... 
Tu songes qu'après tout la guerre, c'est la guerre : 
Les plus graves penseurs n'y peuvent rien changer. 
5ur la pauvre planète orageuse où nous sommes, 
Hélas! on se battra tant qu'elle aura des hommes. 
Et tu fais ton devoir en pays étranger. 

Sans arrière-pensée, où la France t'envoie 

Tu marches. — Ton drapeau n'est qu'un chiffon de « 

Echarpé, noir de poudre : il n'en est que plus beau. 



Guérillas. 257 

Ce cher débris flottant, pour toi c'est la patrie. 

Si loin d'elle, on s'attache avec idolâtrie, 

Des regards et du cœur à ce dernier lambeau ! 

Implacable et nombreux, l'ennemi t'enveloppe. — 
Tu ne reverras plus tes grands chênes d'Europe. 
Ni ta fraîche rivière, et l'antique maison 
Où les tiens se pressaient à la haute fenêtre 
Le jour de ton départ, quand on vit disparaître 
L'or de ton épaulette au bord de l'horizon. 

En octobre, là-bas, quand ta chère vallée. 
Au déclin des soleils, par la brume est voilée, 
Quand on se réunit aux premiers feux du soir. 
Voyant ta place vide au foyer qui pétille, 
Quelqu'un y parlera d'un grand deuil de famille : 
Trois femmes, ce jour-là, s'habilleront de noir. 

La belle ieune fille à ton cœur fiancée, 
Et ta mère, et ta sœur, dans la même pensée, 
Ne comprendront jamais d'impossible retour. 
Tu leur apparaîtras, la nuit, dans plus d'un rêve. 
Les bras ouverts, sautant du canot sur la grève. 
Et leur brûlant les mains de tes larmes d'amour. 

11 



258 



Les Roses d'Antan. 



Humbles femmes longtemps à vivre condamnées, 

Des heures et des jours, des mois et des années! 

Ah ! qu'elle sera froide et grande la maison ! 

Elles chemineront tristement dans la vie, 

En aveugles pleurant une clarté ravie 

Et murmurant pour toi quelque sainte oraison. 




GRÈVES WIOTIJMqAV^DES 



GREVES NORMANDES 



.4 Alphonse Lemerre 



Ce soir, la pleine lune éclaire notre monde. 
De l'abîme des flots elle sort large et ronde. 
Presque au ras de la mer, elle est rouge d'abord ; 
Mais son orbe jaunit, et la grande marée 
Dans son rayonnement monte en houle dorée, 
Et roule ses lueurs jusqu'aux grèves du bord. 



On voit comme en plein joursur la courbe des plages 
Les dernières maisons des bourgs et des villages, 



2<5a Les Roses d'Antan. 

Villages de marins et de pêcheurs normands. • 
Les enfants sont couchés dans le charme des rêves : 
Ce long bruit cadencé du flot qui bat ses grèves 
Semble un chant de berceuse aux chers petits dormants 

Un vent tout parfumé m'apporte des prairies, 

Où les reines des prés restent longtemps fleuries, 

Quelque chose à la fois de suave et d'amer; 

Tandis qu'un grand troupeau, débouchant des vallées, 

Mêle une odeur d'étable aux effluves salées 

Qui montent, jour et nuit, des embruns de la mer. 

J'aime à vous retrouver, grèves de Normandie, 
Où travaille une race âpre au gain, mais hardie. 
Fille des conquérants qui vinrent les premiers, 
Sous les pommiers en fleurs que le roi Charlemagne 
Avait plantés pour eux en revenant d'Espagne, 
Se faire un paradis au pays des pommiers. 



% 



TABLE 



LES CHARMEUSES. 

Pages. 

sous les hêtres 3 

Rosaire d'amour 9 

Les Charmeuses 13 

Matin d'octobre 19 

Fin d'avril 23 

Dormeuse 27 

Les Gardiens du feu 33 

Lilia 41 

L'Étoile du Berger 45 

Nuit tombante 51 

Promenade 55 

Marguerite 61 



a6± Table. 

Baigneuse (>? 

La Veuve. 7* 

Chanson 79 

Marine 83 

Soirée d'hiver 87 

Trois Vieilles 91 

Chanson marine 99 

Paysage normand 105 

Printemps 109 

Fleurs d'avril 113 

Grandes Eaux 117 

Retour 123 

La Bataille 127 

LES ROSES D'ANTAN. 

La Fée des Pleurs 135 

Maison déserte '4 1 

Renoncement 149 

Ecce Homo i$7 

L'Absent 163 

Une Larme de Dante 169 



Table. 



2(5$ 



Stella maris 178 

Le Poète et l'H irond e llle. . . . 185 

Novembre 19 1 

Vieux Rêves 19S 

Vieille Guitare 199 

Fleur des morts 201 

In excelsis 209 

Champ de bataille 216 

Requiem 219 

Aux Rêveurs 229 

Chemin perdu 233 

Paysage d'hiver 2-37 

Fleurs des Eaux 239 

L'Hôtelier de Saint-Hubert . . 2+3 

La dernière Etape 25c 

Guérillas 25s 

Grèves Normandes 46" i 



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1873 



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